
Le dimanche 14 juin 2026, notre bus de la transition a franchi la frontière. À son bord, 23 personnes venues de 13 collectifs citoyens, belges et français, avec une intention claire : apprendre les uns des autres grâce à quatre visites inspirantes franco-belges. Le matin côté belge, la Ferme des Coquelicots, la Ceinture Alimentaire WAPI et le tiers-lieu de La Pépinière nous ont montré comment reconstruire patiemment l’autonomie alimentaire d’un territoire. L’après-midi côté français, Templeuve en Transition nous a raconté comment mobiliser durablement les habitantes et les habitants, de la Rue aux enfants à la Fête de la Pomme. Une journée entière de partage d’expérience, entre collectifs qui rencontrent les mêmes défis.
Peut-être découvrez-vous ces initiatives pour la première fois. Ou bien vous en animez une depuis des années. Dans les deux cas, cet article est fait pour donner des idées.
À la Ferme des Coquelicots, la résilience se cultive
Le temps d’un jeu des prénoms pour faire connaissance, et Sophie Cailliau nous accueille chez elle. Maraîchère, elle est l’une des trois associées de cette ferme bio installée aux portes de Tournai, à cinq minutes de la grande place. Elle s’y est installée en 2015 avec Pierre Van de Wiele, son compagnon chevrier, sur les terres de Michel Leclercq — un cousin éloigné qui venait d’arrêter son élevage bovin. À leur contact, Michel a questionné ses propres pratiques : toute la ferme est ainsi passée en bio.
L’autonomie alimentaire met la ferme à l’abri des chocs extérieurs

Ici, on cultive et on élève ce qui vient du coin : des poules braekel aux blés de variétés anciennes, en passant par des chèvres rustiques. Et ce n’est pas tout. La ferme produit elle-même l’alimentation de ses animaux : les méteils, des mélanges de céréales cultivés sur place. Résultat, en temps de crise, elle ne subit pas la flambée des prix. Quand la guerre en Ukraine a fait bondir le cours des céréales, le prix de l’aliment autrefois acheté pour les chèvres s’est envolé. « Ici, on ne sent pas du tout les fluctuations liées aux événements mondiaux », résume Sophie.
Cette logique vaut aussi pour le rythme de travail. Passé en 2026 à une seule traite par jour au lieu de deux, Pierre produit 15 à 20 % de lait en moins. Un choix assumé : écouler davantage l’aurait obligé à embaucher, puis à brader le surplus. Il garde ainsi ses ventes en direct et son revenu.
La diversification de la production assure la pérennité de la ferme
En effet, on y trouve 40 à 50 légumes, des fromages, des yaourts. Ou encore une glace au lait de chèvre, confiée à un glacier voisin. Et plusieurs canaux de vente : magasin à la ferme, marché hebdomadaire, épiceries locales, paniers de légumes, Coop Alimentaire. Si un canal se ferme ou une récolte manque, la ferme continue donc de tourner.

La plantation d’arbres a permis le retour de la biodiversité autour des cultures
Trois kilomètres de haies grâce au programme « Un Arbre pour la Wapi ». Également une mare creusée, des prairies fleuries et des nichoirs installés par Pierre. « Quand on est arrivés en 2015, on n’entendait pas les oiseaux », se souvient Sophie. Aujourd’hui, ils sont revenus. Un soin du vivant que nous retrouverons également à La Pépinière.
Témoignage :
Marion, qui anime le collectif Les Sapros dans les Hauts-de-France, repartira avec une conviction : « la diversité rend plus robuste, à l’exemple de la Ferme des Coquelicots ». Elle compte la mettre en pratique chez elle, en développant des forêts comestibles.
La Ceinture Alimentaire WAPI pour relier productrices, producteurs et habitants
Chantal Notté, cofondatrice et administratrice de la Ceinture Alimentaire WAPI, nous en raconte l’histoire — et elle commence à La Pépinière, le tiers-lieu que nous visiterons juste après. C’est là, en avril 2018, lors du festival « 48 heures de l’agriculture urbaine ». Une intervenante est venue y parler du rôle des ceintures alimentaires dans la résilience des territoires. Convaincues, plusieurs personnes organisent un forum citoyen en janvier 2019, baptisé « À table citoyens ». 250 personnes ont répondu à l’appel. Inspiré de l’exemple liégeois, le collectif se constitue dans la foulée.
Sept ans plus tard, la ceinture couvre toute la Wallonie picarde. Elle travaille sur quatre fronts : structurer les filières, peser sur les politiques publiques, sensibiliser, rendre le bio accessible. Derrière tout cela, un constat brutal : sur le territoire, moins de deux fruits et légumes sur dix sont produits localement*.
Une coopérative pour ouvrir les portes des cantines
Aucune ferme ne peut fournir seule une cantine scolaire — trop de volume, trop de variété, des marchés publics inaccessibles. En 2022, les productrices et producteurs de la région ont par conséquent créé ensemble la Coop Alimentaire. Groupés, ils peuvent répondre à ces marchés. Dès lors, les écoles s’approvisionnent et les fermes vivent.

Nina Petre, chargée de projet et communication à la ceinture, prend ensuite le relais pour présenter le panier solidaire.
Manger bio ne devrait pas dépendre du niveau de revenu
Ainsi, chaque semaine, une vingtaine de paniers bio et locaux d’une valeur de 15 euros sont distribués. Le ou la bénéficiaire en paie 5 euros. Les 10 euros restants sont couverts par un fonds de dons, la Communauté du panier. Pourquoi le panier n’est-il jamais gratuit ? Tout simplement pour que la participation préserve la dignité de l’échange. Chaque distribution s’accompagne d’un atelier de cuisine, parce qu’un légume de saison ne devient un repas que si l’on sait quoi en faire.
Faire du panier solidaire une responsabilité partagée
Un fonds de dons peut lancer un projet, mais la ceinture cherche ce qui le fera durer. Elle construit donc des collaborations avec les CPAS et les communes. Le chemin est long, mais c’est celui qui transforme une bonne idée en politique publique.
Témoignage :
Raphaëlle, de Cysoing en Transition (Hauts-de-France), avait « beaucoup de curiosité pour le concept de ceinture alimentaire ». Un sujet qui lui paraît « primordial et pourtant peu présent » dans les politiques publiques de son territoire.
À La Pépinière, tout est gratuit — et c’est un choix politique
Yvan nous accueille dans un ancien préfabriqué scolaire. Le terrain, aujourd’hui verdoyant, fut longtemps abandonné, squatté, puis déclaré insalubre. Il a racheté le bâtiment aux pouvoirs publics. Puis il a fait quelque chose d’inhabituel : il l’a mis à disposition d’un collectif citoyen. La Pépinière est une association de faits, sans statut juridique. Depuis 2018, elle expérimente une idée simple à énoncer, exigeante à tenir : la gratuité par le partage.

Rien ne s’achète, tout se partage
Ici, tout est gratuit. Les graines de la grainothèque, d’abord : 300 à 400 familles tournaisiennes viennent chaque année y chercher de quoi semer. Les ateliers, également. Ou encore le yoga du mardi soir dans l’espace « pieds nus », cette pièce pensée pour se recentrer. Rien ne s’achète, rien ne se vend. Le collectif partage plutôt qu’il ne rend service. Lorsqu’un voisin a demandé un poulailler, le collectif a posé une condition : qu’il soit partagé. À charge pour lui de trouver six autres voisines et voisins. C’est chose faite. Aujourd’hui, sept personnes s’en occupent, chacune un jour par semaine. Là où un service aurait créé un usager, le partage a créé sept relations.
Un rayon d’action de 20 kilomètres, tracé sur une carte
Sur un mur, une carte peinte de Tournai. L’Escaut, les anciens remparts, les taches bleues des carrières. Et des cercles concentriques : 5, 10, 15, 20 kilomètres. De fait, le territoire s’arrête à 20-25 kilomètres : une décision consciente. La raison tient dans une phrase d’Yvan : « Devant l’étendue des problèmes du monde, on est démuni. Alors créons des choses à l’échelle locale, ultra locale. » Le collectif a découvert au passage qu’à cette distance, il touchait déjà la France et la Flandre.
Soigner le sol avant d’espérer une récolte
En effet, quand il s’est installé, la terre était appauvrie. Il a donc apporté des feuilles ramassées dans les parcs, planté des petits fruitiers, puis six mille bulbes de fleurs — de quoi faire revenir les insectes, puis les oiseaux. Par la suite, une fois le sol redevenu vivant, le jardin nourricier est arrivé.

Dix référentes et référents thématiques font tourner le lieu. Autour d’eux, des citoyennes et citoyens qui passent, régulièrement ou de loin en loin. Tout le monde est bénévole.
Témoignage :
Pour Jérémy, de Lambersart Demain (Hauts-de-France), c’est la découverte du jour : « il est possible de créer des tiers lieux qui permettent de créer du lien, de produire fruits, légumes et graines même en plein centre ville ».
Templeuve en Transition : une Rue aux enfants née du « faire avec, et pas contre »
L’après-midi, nos visites inspirantes franco-belges se poursuivent côté français. Le bus nous dépose à Templeuve-en-Pévèle, où la rue d’Orchies est barrée. Des tables, des craies, un stand goûter. Partout, des enfants occupent toute la largeur du bitume comme si c’était l’évidence. Depuis quatre ans, Templeuve en Transition ferme cette rue à la circulation le temps d’une journée. Une participante l’a dit mieux que nous : « C’est rare de voir aussi vivant, aussi calme. »
La rue n’est pas remplaçable par le parc
Nous avons demandé au collectif pourquoi ne pas utiliser le parc, juste derrière. La réponse tient tout le projet debout. Il ne s’agit pas de trouver un endroit où les enfants peuvent jouer, mais de leur rendre un espace qui leur est ordinairement interdit. D’ordinaire, l’enfant n’est presque jamais au centre. Ici, il vient au centre des intentions et le fait de retirer les voitures a permis de créer du lien.

Faire avec, et pas contre
Réunis ensuite dans la cour de l’école voisine, nous avons découvert ce qui rend cette journée possible. Templeuve en Transition, créé en 2019, s’inspire de la méthodologie internationale des villes en transition. Sa conviction : privilégier la solution à la confrontation, avec la municipalité comme avec les acteurs du territoire. La Rue aux enfants le montre : une autorisation municipale, des tables prêtées par la mairie, quatre personnes qui portent le projet. Tout a été obtenu par le dialogue. Certaines objections étaient sérieuses : les enfants, habitués à courir sur la chaussée, oublieraient-ils ensuite les voitures ? Un voisin redoutait aussi la musique. Néanmoins, une lettre dans chaque boîte et une rencontre en amont ont dissipé les inquiétudes.
La Fête de la Pomme, l’autre fruit de cette méthode
Née juste après le Covid, elle est aujourd’hui un rendez-vous que toute la commune connaît, porté chaque année par une centaine de personnes bénévoles. La mairie la voit d’un très bon œil même si elle ne l’organise pas — elle y récolte même les pommes. L’événement redonne aussi un souffle aux associations portées par des personnes plus âgées. Ainsi, elles y tiennent un stand, animent un jeu, et gardent la main sur ce qu’elles proposent.
L’image que nous avons tous emportée est venue en fin de journée, dans cette cour d’école. Quelqu’un l’a formulée à voix haute : cette fois, c’était nous qui étions dans la cour de récréation — et les enfants qui avaient la rue.
Témoignage :
Pour Josué, du collectif Ath en Transition, c’est la découverte du jour. La Belgique a pourtant un statut de « rue réservée au jeu » dans son code de la route. Toutefois, le format festif porté par Templeuve ne demande qu’à traverser la frontière. Ce sera chose faite le 17 octobre prochain, à Mouscron.
Ce que nous emportons de ces visites inspirantes franco-belges
La journée s’est terminée comme elle aurait dû commencer : à table. Autour de l’apéro dînatoire — pain, fromages et fruits de saison de Touches et Terres —, on échangeait encore des adresses, des idées, des numéros.

Car c’est là tout le sens de ces visites inspirantes franco-belges : chacune et chacun est reparti avec quelque chose de l’autre. La ceinture alimentaire a beaucoup voyagé vers la France. Bernard,de Wasquehal en Transition (Hauts-de-France), le formule ainsi : « avec des mots différents, nous avons, de part et d’autre de la frontière, des pratiques assez proches ». Mais les actions belges lui semblent « bien plus proches de nos valeurs que les Projets Alimentaires Territoriaux ». Dans l’autre sens, Josué repart d’Ath en Transition avec la Rue aux enfants. Il retient « l’importance de prendre soin de l’accueil et des partenariats ».
Surtout, chacune et chacun est reparti avec un engagement. Une rue aux enfants d’ici la fin de l’année pour Sabine, de Lambersart Demain (Hauts-de-France). Des forêts comestibles pour Marion. Une présentation aux élus lambersartois pour Jérémy.
Sabine a résumé, mieux que personne, ce que cette journée aura prouvé : le partage des connaissances et des problématiques permet d’avancer plus facilement. Raphaëlle, elle, ajoute ce que beaucoup ressentaient ce soir-là. Face à l’ampleur des transformations du monde, on se sent parfois « tout petit et pas très nombreux ». Mais « ce type d’événement qui nous rassemble donne du courage et l’envie d’innover ».
Une journée du projet CASTOR
Ces visites inspirantes franco-belges constituent le Module 2 du projet CASTOR, porté par le Réseau Transition Belgique et le Réseau Transition Hauts-de-France, avec le soutien du programme Interreg France-Wallonie-Vlaanderen. Elles poursuivaient quatre intentions : s’inspirer de pratiques concrètes, échanger sur les défis des collectifs, tisser des coopérations durables entre les deux versants de la frontière — et vivre tout cela dans la convivialité.


Prochaine étape le 17 octobre 2026, à Mouscron : un événement transfrontalier grand public — avec, pour la première fois, une rue aux enfants côté belge.
*Sur la Wallonie picarde, la Coop Alimentaire estime à 18 % la part des fruits et légumes consommés qui sont produits localement. À l’échelle de la Wallonie, le Collège des Producteurs établit un taux d’auto-approvisionnement de 17 % pour l’horticulture comestible.
Les autres chiffres cités proviennent des témoignages recueillis lors des visites du 14 juin 2026, auprès de la Ferme des Coquelicots, de la Ceinture Alimentaire WAPI, de La Pépinière et de Templeuve en Transition.
