Société innovante : la « nouvelle normalité » – par Rob Hopkins

Soleil arbres

Les pays industrialisés sont-ils actuellement confrontés à une panne d’innovation qui les conduirait à la quasi-stagnation économique ? Comment construire une société innovante, qui se transforme pour assurer la prospérité économique, sociale et environnementale de tous ? La croissance a-t-elle un avenir malgré ou grâce à la protection de l’environnement ? Pour débattre de ces enjeux, l’Institut du développement durable et des relations internationales français (Iddri) a organisé une conférence internationale «Une société innovante pour le XXIe siècle » à la mi-juillet. Rob Hopkins, un des experts invités à partager sa vision, nous présente ci-dessous ses propositions pour construire de nouveaux modèles innovants, dans une perspective de sortie de crise. Cet article a été publié sur le site français lesechos.fr.

Rob Hopkins L’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri) s’intéresse à la « société innovante ». Mais dans quel contexte innovons-nous ? Nos capacités d’innovation sont-elles infinies ou agissons-nous de fait dans un monde contraint et limité ? En tant qu’entrepreneur social, j’ai souvent l’occasion de rencontrer des chefs d’entreprise et des inventeurs étonnants. J’ai aussi pu discuter avec ces « défricheurs » dans le cadre d’une conférence TED où je suis intervenu. Pourtant, j’ai rarement le sentiment que nous sommes effectivement en train d’innover pour une « nouvelle normalité », alors que nous vivons précisément dans cette configuration.

Dans l’environnement climatique qui est le nôtre, « l’anormal est devenu la nouvelle normalité »

Plusieurs facteurs permettent de définir cette nouvelle normalité, comme le franchissement récent du seuil de 400 parties par million (ppm) de dioxyde de carbone atmosphérique ou le fait que, dans l’environnement climatique qui est le nôtre, « l’anormal est devenu la nouvelle normalité », selon le constat de Ban Ki-moon, secrétaire général des Nations unies, lors du sommet de Doha sur le climat en 2012. D’après les scientifiques, si nous voulons vraiment rester sous la barre des 2 °C de réchauffement d’ici à 2050, nous devons limiter notre quota carbone (les émissions que nous relâchons) à 565 gigatonnes, les réserves identifiées sous terre ayant été évaluées à 2 795 gigatonnes. Or, il n’existe aucun plan pour maintenir le niveau des ppm à 450, 550 ou au-delà. Le problème, c’est notre dépendance actuelle aux combustibles fossiles, d’autant que l’ère de l’énergie bon marché risque fort de basculer dans l’ère des énergies extrêmes, où les sables bitumineux et le gaz de schiste font figure de nouvel eldorado. Mais loin d’entrer dans un nouvel « âge d’or » des énergies fossiles, nous assistons à une fin de règne.

L’autre dimension cruciale de cette nouvelle normalité est économique : sommes-nous à la veille d’un nouveau cycle d’expansion ou bien englués dans un malaise plus profond ? De plus en plus d’experts affirment que la croissance économique telle que nous l’avons connue n’est plus tenable. D’autres soulignent que personne n’est encore parvenu à découpler la croissance des émissions de CO2, indissociablement liées : au lieu de permettre l’atteinte des quotas visés, la réduction des émissions entretient la récession et le marasme économiques.

Le rapport Portas, commandé par le gouvernement britannique pour réfléchir à l’avenir des rues commerçantes dans les villes du pays, contient un chiffre qui, ailleurs, aurait probablement suscité des manifestations monstres : à eux seuls, 8 000 supermarchés assurent 97 % des courses d’alimentation. Si l’on se dit que les 3 % restants représentent les enseignes locales indépendantes (la proportion était de 60 % dans les années 1960), la question se pose immédiatement de savoir s’il est vraiment judicieux d’innover pour assurer la prospérité de ces 97 %.

On sait que l’activité des 3 % crée jusqu’à trois fois plus d’emplois par livre sterling dépensée, qu’elle consomme moins de CO2, renforce le capital social, injecte plus d’argent dans l’économie locale et même, si l’on en croit une étude américaine, qu’elle contribue à mobiliser les électeurs. C’est à mon sens là que nous devrions innover – et c’est d’ailleurs déjà le cas. En 2006, j’ai lancé le Transition Network – un réseau de projets conduits par les communautés qui a pris depuis une envergure internationale et couvre 43 pays. L’idée est simple : des gens comme vous et moi décident ensemble d’inventer une nouvelle économie, sans attendre une quelconque autorisation.

À Bristol, de nombreuses entreprises locales indépendants acceptent d’être payées dans la monnaie complémentaire, qui sert aussi à acquitter les impôts locaux et fonciers des entreprises – et à rémunérer le maire de la ville, dont l’intégralité du salaire est libellée en « Bristol Pounds ». À Londres, une compagnie d’énergie détenue par une collectivité est en train d’installer des panneaux solaires sur certains des immeubles les plus vétustes du quartier de Brixton. Le financement du projet repose sur des actions achetées pour la plupart par les résidents eux-mêmes. Et à Bath, une société d’énergie communautaire a réussi à lever 870 000 Euros auprès des habitants, ce qui a incité la municipalité à investir de son côté 2.3 millions.

Les collectivités locales deviennent leurs propres promoteurs

L’innovation est en marche, des fermes aux brasseries communautaires, en passant par les entreprises agroalimentaires innovantes et de nouveaux marchés. Les collectivités locales deviennent leurs propres promoteurs, acquérant des terrains pour construire des logements bon marché et sobres en carbone qui répondent parfaitement aux attentes de la population. Et elles ne sont pas seules : conscientes d’appartenir à un réseau, où des milliers de communautés font comme elles et peuvent leur éviter certaines erreurs, elles parviennent à développer leurs projets plus rapidement, sans réinventer la roue.

Certaines ont mis au point des « modèles d’économie locale », où chaque dépense est clairement identifiée et les gains économiques d’une approche plus locale valorisés. De nouvelles formes d’investissement voient le jour pour alimenter et soutenir cette nouvelle économie. Vous voulez de l’innovation ? Alors intéressez-vous aux projets comme les Initiatives de Transition, qui posent les questions que les hommes politiques – comme d’autres – ont bien du mal à entendre. À quoi pourrait ressembler une économie post-croissance, sobre et moins dépendante du pétrole ? Cette réflexion est tout sauf rhétorique, puisque certaines réponses sont déjà testées in vivo, à côté de chez vous. L’innovation citoyenne pourrait bien nous sortir de la mauvaise passe actuelle.

Cet article de Rob Hopkins a été publié sur le site français lesechos.fr

 

Print Friendly, PDF & Email

One thought on “Société innovante : la « nouvelle normalité » – par Rob Hopkins

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.