Rencontre inspirante avec Jean-Yves Buron

Jean-Yves Buron, porteur de la monnaie citoyenne liégeoise et auteur du roman “Le monde est moche, la vie est belle”

Peu avant le confinement, Jean-Yves Buron est venu nous présenter son premier roman, “Le monde est moche, la vie est belle”. Nous espérons que cette courte vidéo vous mettra l’eau à la bouche… Lecture testée et plus qu’approuvée par l’équipe du Réseau Transition! 😉

Cette rencontre a aussi été l’occasion de discuter et d’échanger autour des convictions de Jean-Yves, et de sa vision de la Transition. En ces temps de crise, cette discussion résonne tout particulièrement…

Dans le milieu de la Transition, le débat revient souvent entre ceux qui prônent le changement individuel et ceux qui militent pour un changement du système. Que leur réponds-tu ?

Il est essentiel de repenser le ET et pas le OU. S’il y a un changement politique sans que les gens ne changent et sans que la culture ne change, ce ne sera qu’une coquille vide. A l’inverse, si les gens changent mais que la structure ne change pas, tout cela restera lettre morte et les colibris qui s’activent pour une Transition s’épuiseront.

C’est la même logique dans les différentes formes d’engagement. Chacun, selon sa sensibilité, son vécu, la cause, le contexte, va préférer s’engager en travaillant avec le système en place, contre le système, ou sans le système. Ces trois formes d’engagement sont indispensables et complémentaires. On n’a plus le temps de perdre de l’énergie à s’opposer entre nous, on doit changer de posture et passer du OU au ET.

Via ton roman, tu as choisi de jouer sur l’imaginaire?

Je suis convaincu qu’il faut une lutte pour changer les structures économiques et sociales ET en parallèle, on doit changer culturellement. Cela implique une transformation personnelle et identitaire. On doit remettre en question nos valeurs et leur hiérarchie. La société d’après-guerre a fait ce travail-là à l’époque: elle nous a modelés culturellement, elle a transformé les citoyens en consommateurs, qui cherchent du pouvoir d’achat et non du « pouvoir de vivre » (Paul Ariès), elle nous a changés dans notre identité profonde.

On doit à présent changer les récits: il faut du cinéma de Transition, du roman de Transition, de l’art abstrait de Transition, de la musique de Transition, du théâtre de Transition, du dessin de Transition… Cela nécessite une rupture avec la notion d’utile. La culture est primordiale. Pourvu que l’art en Transition inonde notre société !

Face à l’urgence, comment ne pas tomber dans l’éco-anxiété, le pessimisme, la culpabilité, dans un état qui est paralysant plutôt que moteur ?

L’essentiel c’est de vivre sa vie. Imagine un monde peuplé d’êtres humains qui ne vivent pas leur vie, alors à quoi ça sert de sauver l’humanité ? La question n’est pas d’être optimiste ou pessimiste, de culpabiliser ou non, l’important c’est de discerner chacun ce qui nous pousse à agir. Et aussi ce qui nous pousse à prendre du plaisir en agissant. Il faut qu’on s’amuse, qu’on se lève le matin en ayant envie, en étant en vie.

Pouvoir rebondir par rapport aux émotions paralysantes passe notamment par la redécouverte d’une certaine vie spirituelle. Chacun peut trouver son chemin en termes de Transition intérieure, parfois individuellement, parfois collectivement, comme par exemple avec la pratique de la méditation. Mais prenons garde de ne pas être clivant car tout ne parle pas à tout le monde. Mais c’est un aspect primordial à soigner, qui permet d’avoir une assise suffisante et d’y ancrer notre action. Dans la Transition, on expérimente souvent des hauts et des bas, c’est facile de se retrouver un peu déprimé, et c’est important de relativiser : nous ne sommes qu’une goutte. Il ne restera à la fin aucun souvenir de nous, ni de l’humanité, ni de la planète, ni de rien du tout. Tout a une fin. Remettre son égo à sa place est indispensable.

Je pense qu’il y a une petite musique en chacun de nous, et si tu prêtes l’oreille, tu sais quand ça coince, tu sais quand tu fais quelque chose qui ne te rend pas heureux, et je pense qu’on doit se raccrocher à cela. Mais on est dans une société où on ne nous a pas appris à écouter cette musique-là à l’intérieur, on est tellement démunis face à ça. On est tellement déconnectés de notre intérieur, avec les réseaux sociaux, les rythmes de vie, les conditionnements du style « T’es un mec tu peux pas pleurer, t’es une femme tu dois montrer que tu gères »… Pourtant quand je me reconnecte à moi-même et à mes émotions, et que je me rappelle que je suis peu de chose, je me sens tellement plus léger et plus libre d’être créatif.

Quand on parle des limites de la planète, on ne parle pas de nos limites à nous, les humains. L’effondrement environnemental on en parle depuis les années 60-70, mais l’effondrement humain, on n’en a pas parlé, et là ça nous pète à la figure. Et l’humain pourrait s’effondrer plus vite que l’environnement en fait… Et ça c’est dingue. On a un temps limité, on a une énergie limitée, on a un corps limité. Ralentir c’est se reconnecter à soi-même. Je ne pense pas que ce soit un repli sur soi. Pour être engagé, actif, à l’écoute, tu dois être bien toi-même, être en paix avec toi, en paix avec le monde, même si tu n’aimes pas le monde tel qu’il est et souhaite le changer. Tu es ainsi plus disponible pour pouvoir le changer, et tu arrêtes d’être submergé par tes émotions.

Et vis-à-vis de la politique, des gouvernements … ?

En lisant David Van Reybrouck, j’ai réalisé que la démocratie pouvait prendre d’autres formes. Elle doit prendre d’autres formes. Quand on parle de la crise politique en Belgique, on pointe du doigt les communautés, les Régions, … Mais ce n’est pas propre à la Belgique, on voit bien en Italie, en Angleterre, en France, les tensions générées par les systèmes politiques. Le problème, il n’est pas au niveau flamand-wallon, le problème ce sont les institutions politiques qui ne correspondent plus à notre société en 2020.
Et c’est ça le cœur de la Transition ! Avant de produire des carottes, de mettre en place une monnaie citoyenne, un SEL, un repair café, d’abord on fait de la démocratie. Prenons par exemple la monnaie citoyenne, les gens disent « c’est un super outil économique », en fait c’est d’abord un outil démocratique ! Les gens se réapproprient des grandes questions, et réalisent que le débat politique ce n’est pas une victoire sur l’opinion de l’autre, c’est s’organiser pour trouver une solution ensemble. C’est ça la Transition !

Ce n’est pas pour autant qu’il faut déserter la sphère politique. Surtout pas, c’est dangereux. Qui vient après ? Les partis populistes, l’extrême droite, … Mais si j’étais politicien, je réorganiserais la prise de décisions, avec des parlements citoyens. La gouvernance est au cœur de tous les débats. Est-ce qu’on trouvera une solution aux crises tant qu’on ne change pas la manière dont on prend des décisions ensemble ?

Et l’inclusion dans tout ça ?

Pour le moment, la Transition profite aux gens qui ont le moins de problèmes. Comment inclure réellement l’ensemble de la population sans tomber dans le paternalisme et autres dérives de l’aide au développement ? La question à se poser finalement, c’est plutôt « comment est-ce qu’on apprend ensemble ? ».

Derrière la notion d’inclusion, je pense qu’il y a la notion de sécurité. Une personne en situation précaire se sent en insécurité dans l’espace public, on ne lui permet pas d’y être elle-même. Elle se sent en insécurité économique mais surtout socio-culturelle. Cette insécurité-là fait des milliers de victimes partout en Belgique et dans le monde. Les initiatives de Transition, pour être réellement inclusives, devraient parvenir à créer et étendre des zones de sécurité socio-culturelle et économique pour tous. Ça ne veut pas dire que les acteurs de la Transition doivent les créer tous seuls, il faut qu’elles soient créées avec les personnes qui vivent cette insécurité-là.

Ca existe, mais cela reste encore trop marginal. Une raison est peut-être que lorsqu’on lance une initiative, on est obnubilés par l’efficacité de nos actions, et qu’il faut parfois mettre l’efficacité de côté pour pouvoir accueillir le plus grand nombre. Et probablement aussi qu’en tant que transitionneurs, on doit apprendre à mettre notre ego de côté, on parle souvent trop, on ne laisse pas forcément la place à l’autre. Est-ce qu’on se tait assez pour que l’autre se sente en sécurité pour parler ? C’est assez basique, mais c’est un projet de société.

On constate souvent que le système alimentaire est une pièce centrale du puzzle…

Dans la société de consommation, c’est parfois difficile de sentir ce qui est réellement utile et ce qui ne l’est pas. Or, manger c’est une question de survie. On a besoin trois fois par jour des agriculteurs et producteurs, et ceux-ci sont payés au lance-pierre. L’agriculture, ça illustre parfaitement la déconnexion entre les réels besoins et là où l’argent est alloué.

De plus, l’agriculture ça nous relie. Ca nous relie entre humains. Ca nous relie à la nature. Ca nous relie au monde. C’est pour ça que l’alimentation est centrale dans toutes les initiatives de Transition.

Et la monnaie citoyenne ?

La monnaie citoyenne, c’est comme l’agriculture, c’est un projet qui relie. Ca nous rappelle que l’économie n’est pas une science dure, c’est une branche des sciences sociales.

D’abord la monnaie citoyenne crée un réseau, recrée du dialogue entre les différents acteurs: entre les clients qui deviennent consomm’acteurs, les commerçants qui brisent leur solitude et ne sont plus juste des marchands mais sont des maillons avec lesquels on crée un lien de confiance, et les producteurs qui triment toute la journée mais qui retissent du lien avec leurs consommateurs… Ce réseau recrée également une alliance ville-campagne, souvent brisée par la société industrielle.

Ensuite, la monnaie citoyenne met en lumière les petits producteurs et petits commerçants du coin, alors que la publicité dans l’espace public ne le fait pas.

Elle permet également au consommateur d’avoir un signal crédible pour orienter ses achats. Entre le bio, le local, le raisonné, l’éthique, le bilan carbone, la saison, cela devient parfois complexe de poser un choix pour chaque article. Avec la monnaie citoyenne, tout cela n’est pas parfait, mais on sait qu’on travaille avec des partenaires qui essaient de changer les choses, qui sont dans une démarche de Transition.

Finalement, la monnaie citoyenne lance un cercle vertueux : en payant en monnaie citoyenne dans un bar qui l’accepte, le gérant se retrouve à devoir lui-même écouler cette monnaie via ses achats, ce qui va le pousser à revoir son offre de produits en y intégrant des produits qu’il peut acheter en monnaie citoyenne. On voit ainsi apparaitre à la carte des jus de fruits du coin, des bières de brasseries artisanales, etc. Mécaniquement, cette dynamique booste l’économie locale, et surtout ajoute de la diversité dans un système qui standardise tout.

Néanmoins, cette monnaie citoyenne ne pourra durablement fonctionner que si les citoyens l’utilisent largement. C’est l’occasion pour chacun de reprendre pleinement son pouvoir de consommateur en main.

Pour terminer, un conseil aux transitionneurs ?

Pas de conseil ! Il faut faire confiance en son instinct, on a tous la solution. On ne nous apprend pas ça, on est dans la société de l’expert, on attend que la solution vienne d’en dehors de nous, alors que si on se réécoute un peu en partageant avec les autres, la solution est en nous collectivement.


Pour se procurer le roman de Jean-Yves Buron “Le monde est moche, la vie est belle”, rendez-vous sur cette page, vous y trouverez les différents points de vente (en librairie ou en ligne). Si vous êtes commerçant et souhaitez mettre le roman en vente, n’hésitez pas à également contacter l’auteur via sa page Facebook.


Voici également les liens pour en savoir plus sur la “Ceinture Alimen’terre liégeoise”, ou le Val’heureux, deux superbes initiatives en région liégeoise.


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