« Le soleil ne brillera jamais comme aujourd’hui » : quelques réflexions sur le confinement, par Rob Hopkins

Le Réseau Transition a coeur de vous partager une version traduite du superbe article écrit par Rob Hobkins le 9 Mai dernier sur le site Transition Network. Vous pouvez trouver l’article original ici : https://transitionnetwork.org/news-and-blog/lockdown-reflections/

“Ces journées de confinement ont été, pour paraphraser Charles Dickens, le meilleur des temps, et le pire des temps. L’intention de  cet article n’est pas de partager mes réflexions sur ce qui devrait venir ensuite, sur la manière dont la société pourrait être reconstruite après tout cela. Je souhaite plutôt vous donner un aperçu de ce qui se passe aujourd’hui et de ce que je ressens là où je suis.  Enregistrer pour la postérité la façon dont ces jours extraordinaires ont été vécus et expérimentés à travers mes propres yeux. Quelques pages arrachées, si vous voulez, d’un journal intime pour donner un aperçu de l’expérience d’une personne qui a vécu ces moments importants.

Pour situer un peu le contexte, je vis près de Totnes, dans le Devon, au sud-ouest du Royaume-Uni. Je vis dans une petite banlieue en cul-de-sac, avec des champs et des bois à proximité. J’ai le privilège de vivre en dehors des grandes agglomérations et d’avoir les moyens qui me permettent, en effet, de faire une pause, je le reconnais. J’ai la chance d’avoir un jardin pour cultiver des fruits et des légumes. Je suis enfermé avec ma femme, Emma, et 3 de mes 4 fils, âgés de 18, 20 et 23 ans. Lorsque le confinement a été annoncé, à peu près 4 mois de travail, les voyages que j’avais réservés pour mes diverses interventions dans différents endroits, ont disparu du jour au lendemain. Une partie de mon travail est passé “online”, la plus grande partie a juste disparu.

Je constate à quel point la réalité est différente de ce que j’avais prévu pendant le confinement. J’avais préparé une pile de livres  importants et très intellectuels sur la psychologie, la politique et l’économie, des livres que je sentais que c’était enfin le moment de lire. En réalité, j’ai relu mon livre préféré sur Van Gogh The Yellow House de Martin Gayford : Van Gogh, Gauguin, et Neuf semaines turbulentes à Arles, This Searing Light, the Sun and Everything Else de Jon Savage : Joy Division : The Oral History, et l’un de mes vieux romans préférés, Klingsor’s Last Summer de Hermann Hesse, ainsi que de nombreux livres d’art. Certaines tâches que j’avais prévu de faire ont été réalisées, d’autres restent sur la liste des choses à faire. Mon garage n’a jamais été aussi bien rangé.

Si vous me connaissez comme monsieur « Transition », vous savez peut-être moins que j’ai étudié l’art à l’université à 18 ans et que j’ai essayé, malgré le fait d’être très occupé par la Transition, d’élever une famille, etc. et de garder cette partie de moi vivante au fil des ans. Une chose que je me suis efforcé de réaliser pendant cette période de confinement a été de saisir l’occasion de faire de la création artistique une partie intégrante de ma vie quotidienne. Et le monde qui m’entoure a réagi en mettant en scène le printemps le plus spectaculairement beau de ma vie.

Je ne sais pas si c’est parce que ce printemps est en fait le plus vibrant, le plus extatique, le plus éblouissant et le plus délicieux dont je me souvienne, ou si c’est simplement parce que j’ai eu plus de temps pour le vivre, plus de temps et d’attention à lui consacrer, mais ces journées saturées de soleil, alors que les bourgeons des feuilles d’arbres explosent comme des feux d’artifice dans une symphonie sauvage de verts, d’oranges et de bruns contrastant avec le ciel bleu profond, m’ont laissé sans souffle. J’ai envie de passer tout mon temps dehors à essayer de capturer la lumière, l’ombre, les motifs, les tourbillons. J’ai récemment redécouvert la linogravure, qui est un beau moyen monochrome pour essayer de capturer la luminosité pulsée et les ombres qui l’accompagnent.

Le Dernier été de Klingsor, de Hesse, raconte l’histoire d’un peintre qui a vécu le dernier été de sa vie avec une « intensité trépidante », voulant tout capturer et tout peindre et ne pas manquer un seul instant. Dans un passage, Hesse écrit : « Le Dernier été de Klingsor, c’est l’histoire d’un peintre qui a vécu le dernier été de sa vie avec une « intensité frénétique », voulant tout capturer et peindre et ne pas manquer un moment :

« Ce jour ne reviendra plus jamais et quiconque ne mange pas, ne boit pas, ne goûte pas et ne sent pas ce jour ne se le verra plus jamais offrir de toute l’éternité. Le soleil ne brillera plus jamais comme aujourd’hui… Mais vous devez jouer votre rôle et chanter une chanson, une de vos meilleures. ”

C’est ce que j’ai ressenti. Je me suis souvenu de Tony Whitehead, l’ornithologue qui m’a fait découvrir le chœur de l’aube il y a quelques années, en disant « on n’a pas beaucoup de Mai dans sa vie » (mai étant le mois où le chœur de l’aube est le plus intense). Je me demande si nous nous souviendrons des jours du confinement du coronavirus comme ayant été, en partie, le printemps le plus exquis, celui dont nous avons absorbé tous les goûts et toutes les odeurs, ou bien celui qui nous a dépassés, soit parce que nous étions trop occupés et débordés, soit parce que Netflix et Fortnite nous appelaient plus fort que le monde qui nous entoure.

William Gibson a écrit « le futur est déjà là – il n’est tout simplement pas distribué de manière égale », et le coronavirus, c’est la même chose chez moi, on a l’impression de passer des vacances prolongées, bien que surréalistes, alors que mes voisins d’à côté, tous deux employés clés du NHS (National Health Service), essaient de jongler avec leur travail, deux jeunes enfants et les réalités restreintes de la vie quotidienne. Et deux portes plus loin, un voisin est malade du coronavirus. Le meilleur des temps, le pire des temps.

Un soir, Emma et moi promenons le chien, dans le flou presque hallucinant du soleil du soir. Nous rencontrons un ami, et nous discutons de la façon surréaliste dont on se promène dans la ville de Totnes en ce moment, avec la plupart des magasins fermés, presque personne , très peu de voitures. Je remarque mon slogan préféré que j’avais vu dans une vitrine lors de ma dernière visite à Totnes: « Panic buying welcome ». Je crains que notre rue principale, si rare au Royaume-Uni aujourd’hui avec ses 80 entreprises locales, ne soit très différente une fois que tout cela sera terminé.

Les rues vides de Totnes

Alors que nous traversons un champ avec le chien, un chœur de cris, d’applaudissements, de coups de poêles et de casseroles se met en place. C’est  devenu un rendez-vous hebdomadaire, le jeudi à 20 heures, pour soutenir le NHS et d’autres travailleurs clés. Il se répand dans les lotissements qui jouxtent le champs. On dirait qu’une maison a sorti son système de sonorisation et s’est mise à jouer du disco. Nous applaudissons et crions notre soutien comme ce murmure d’étourneaux, surpris par la soudaine explosion de bruit, faisant des roues et des tours au-dessus de nos têtes, chantant, nous aimons à l’imaginer, leur soutien aussi.

Nous marchons jusqu’au sommet de la colline qui offre plutôt une belle vue sur la campagne, et regardons le soleil se coucher. Nous pouvons voir Haytor sur le lointain Dartmoor, une silhouette comme un géant de l’île de Pâques couché sur le dos. La brise est calme, les chants d’oiseaux riants et libres, qui se calmant pour la nuit. La lumière du soir éclaire l’herbe d’un tel angle qu’elle brille et tourbillonne autour de nos pieds pendant que nous marchons.

Nous rentrons chez nous et écoutons le cours en ligne d’Arundhati Roy. Elle nous rappelle alors que nous regardions le coucher de soleil, que dans un quartier de Mumbai, un million de personnes sont confinées sur  une surface de seulement 2 kilomètres carrés, avec une toilette pour 200 personnes. Elle raconte comment ce virus a été comme un scanner IRM de chaque pays visité, exposant les inégalités, la corruption, la mauvaise gouvernance et le racisme institutionnel de chaque endroit.

Elle parle de la tension presque insupportable de cette époque où il y a une urgence écrasante de faire tant de choses, et en même temps un moment de pause. Quelqu’un lui demande comment elle trouve de la joie dans une telle période. Elle répond que la joie n’est pas quelque chose qu’il faut cultiver ou entretenir, que par définition elle doit être éphémère. Les publicitaires et le capitalisme essaient de nous convaincre qu’elle peut être permanente, mais qu’elle est éphémère, et qu’en tant qu’écrivain, elle apprécie chaque sentiment, et que nous devrions être ravis que dans ce monde nous soyons  encore capables de ressentir. Nous ne devons pas avoir peur des sentiments. Cela me fait penser qu’un printemps comme celui-ci, avec toute sa beauté vibrante, “paralysante” (“stop-you-in-your-tracks”), est également éphémère, mais que l’envie de l’artiste de le capturer, de l’immortaliser, est unetentative de résister à cette fugacité.

Le lendemain matin, je vais dans le potager. Je désherbe les oignons, j’éclaircis les navets et les radis, je transfère le chou frisé, les courgettes, les blettes et les haricots à leur place finale. Le soleil est radieux. Un rouge-gorge me suit à une distance amicale, mais prudente. Cette année, pour la première fois depuis quelques années, le potager sera magnifique. Il a enfin le temps qu’il mérite.

J’imprime une linogravure sur laquelle je travaille depuis plusieurs jours, de pommiers dans l’herbe haute, en essayant de capturer ce moment où le soleil est si brillant, que les arbres deviennent de simples silhouettes, l’herbe presque blanchie par la lumière, comme une photographie surexposée. Je suis satisfait du résultat.

J’ai envie d’être tout le temps dehors, à essayer de capturer cette lumière avant qu’elle ne passe inévitablement. J’ai lu l’histoire de Vincent Van Gogh qui, à son arrivée à Arles en 1888, est tombé amoureux des vergers en fleurs et les a peint de façon obsessionnelle jusqu’à ce que les dernières fleurs soient tombées. Il a écrit : « Je travaille de manière acharnée car les arbres sont en fleurs et je voulais faire un verger de Provence d’une gaîté extraordinaire ». La vie que je mène, avec son équilibre entre le travail que j’ai encore, bien qu’en ligne, le temps passé en famille, les tâches ménagères, le jardinage, les courses, etc., m’empêche d’avoir une telle « fureur de travail », mais l’attraction, la traction pour être dehors est toujours puissante et forte.

Le lendemain matin, Emma et moi nous nous levons alors qu’il fait encore nuit pour voir le lever du soleil et entendre le refrain de l’aube. À l’aube, nous pédalons jusqu’à  Yarner Beacon, près de notre maison. Nous déposons nos vélos et nous marchons jusqu’à un point où nous tournons le dos aux  plus belles forêts de jacinthes sauvages, et nous assistons à un magnifique lever de soleil. Le chant des oiseaux est envoûtant, captivant, enracinant. Le soleil se lève, rouge, inondant de lumière la vallée brumeuse qui se trouve en dessous de nous. On a l’impression que ce matin a été posé juste pour nous. Le jour se réveille dans des roses pastels, des bleus lilas et ce vert chatoyant, presque trop vert encore.

Nous marchons à travers les bois de jacinthes sauvages dans la lumière de l’aube. Il y a peu de choses plus belles dans un paysage anglais qu’une hêtraie pleine de jacinthes. On ne peut pas les quitter des yeux. Elles vibrent presque. Nous marchons, en révérence, à travers les bois, nous demandant pourquoi nous n’avons jamais été dans ces bois particuliers auparavant (notre fils les a recommandés comme son endroit préféré pour observer le lever du soleil). Nous nous couchons sur le dos et regardons la canopée de hêtres, qui explose en pulsars d’un vert éclatant.

Lorsque le soleil est bien levé et que le grondement de notre ventre nous suggère de prendre notre petit déjeuner, nous rentrons à la maison. Tout en préparant le déjeuner, nous écoutons les nouvelles. 

La police signale une forte augmentation des arrestations suite à ce que de nombreuses  personnes leur aient craché dessus, en utilisant comme arme leur possible infection par un coronavirus. Le gouvernement britannique, de toute évidence, n’est pas du tout dans son élément.

Ensuite, c’est au tour du  président Trump, qui plastronne au monde que s’injecter de l’eau de Javel pourraient être une stratégie efficace pour guérir du coronavirus, et son conseiller assis à côté de la scène, sceptique. Au  monde de réagir collectivement « est-ce qu’il a vraiment osé dire ça ?” Le meilleur des temps, le pire des temps.

Je reprends « Le Dernier été de Klingor« . Hesse écrit :

« Personne ne pouvait continuer longtemps à avoir toutes ses bougies allumées jour et nuit, tous ses volcans en flammes. Personne ne pourrait être en feu jour et nuit, travailler vigoureusement pendant de nombreuses heures chaque jour, passer de nombreuses heures chaque nuit dans des pensées fébriles, jouir sans cesse, créer sans cesse, avec tous ses sens et ses nerfs bien éveillés et alertes, comme un palais derrière lequel chaque fenêtre sonne la musique jour après jour, tandis que nuit après nuit mille bougies scintillent ».

Selon les prévisions météorologiques, la semaine prochaine sera nuageuse, voire pluvieuse. Il se peut que ces deux semaines d’ensoleillement soient terminées. Il se peut que nous considérions cette période comme une transition profondément importante, ou simplement comme celle où nous avons tous eu quelques mois de répit avant que les choses ne redeviennent comme avant. Bien que cette période soit potentiellement très dangereuse, il se peut aussi que nous considérions cette époque comme celle où le passage à un monde meilleur est devenu inévitable. Tant de choses sont incertaines.

J’aimerais pouvoir sentir que ces deux semaines de vert éblouissant m’ont changé d’une manière irréversible. Il s’avère, alors que je termine ce texte, que oui, ce mois d’avril de confinement contre le coronavirus a été en fait le plus ensoleillé jamais enregistré. Il a apporté 212,5 heures de soleil au moment où j’écris ces lignes, le record précédent étant de 211,9 heures en 2015. Oui, ce fut une période qui a été parfois terrifiante, déconcertante, surréaliste et étrange.

Mais elle a aussi fait ressortir le meilleur de tant de personnes. Le fait que tant de personnes ont coopéré et respecté le confinement par solidarité est sans précédent en dehors de temps de guerre. Un ami m’a envoyé une photo d’un panneau d’affichage sur lequel il est écrit : « Ce n’est pas la fin du monde. C’est l’acte de solidarité mondiale le plus remarquable dont nous puissions être témoins ». Nous nous sommes montrés bien meilleurs que ce que les cyniques auraient voulu nous faire croire.

Je veux graver ces jours dans ma mémoire, je veux les utiliser pour nourrir mon imagination dans les jours à venir. Je veux qu’ils soient quelque chose à quoi je puisse me référer, sur quoi je puisse m’appuyer, que je puisse utiliser comme carburant. Je veux créer un art qui reflète  ces jours, cette lumière, cette beauté, cette justice. Je ne suis pas sûr d’être capable de le faire, mais j’essaie. Les jours à venir seront des jours d’action, de lutte, de campagne et de combat. L’ordre ancien ne lâchera pas facilement. Mais ces jours prochains  doivent aussi être des jours d’attention, de soins, de beauté, d’imagination. Il se peut que cela n’ait été que le calme avant la tempête. Mais quel calme !

Nous aimerions avoir de vos nouvelles : aimeriez-vous écrire un article pour nous et réfléchir  à ce que ces jours de confinement vous ont apporté? Nous aimerions beaucoup que vous vous sentiez inspiré et que vous écriviez  un aperçu de ce à quoi ces jours ont ressemblé  pour vous et de ce que vous ressentez là où vous êtes. Contactez-nous à l’adresse ourstories@transitionnetwork.org, et nous nous efforcerons d’en publier le plus grand nombre possible. Nous vous remercions.”

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