Et si on répondait à nos besoins sans détruire la vie sur Terre ?

Pourquoi est-il si difficile de transformer notre mode de vie et le système économique sur lequel il se base ? De quoi avons-nous alors besoin pour changer réellement en profondeur ? La transition intérieure, qui est une transformation culturelle, peut-elle vraiment nous y aider ?

Manfred Max-Neef, un économiste chilien, explique qu’une culture est “un ensemble de stratégies de satisfaction des besoins humains propre à un lieu, une époque et un groupe de personnes”. Avec son équipe, il a construit un modèle qui permet de comprendre pourquoi une culture et un système économique comme les nôtres ne sont pas capables de satisfaire les besoins humains fondamentaux, ainsi qu’un processus qui permet de transformer la manière de répondre aux besoins au niveau local, afin de résoudre ces problèmes. Voilà qui nous rapproche de la transition intérieure…

Chilien d’origine, Manfred Max Neef, s’est autoproclamé « économiste à pieds nus ». Il a fondé le Centre pour l’étude et la promotion des alternatives de développement, rurales et urbaines. L’objectif de ce centre d’étude est de promouvoir un autre type de développement qui encourage l’autosuffisance locale, la satisfaction des besoins humains fondamentaux et un retour à une échelle humaine. Il est également membre fondateur du Club de Rome et lauréat du Right Livelihood Award. Il a enseigné dans plusieurs universités et travaillé sur des projets de développement en Amérique latine.

L’économie aux pieds nus

Max-Neef explique le concept de Barefoot Economics (« l’économie aux pieds nus ») de la manière suivante : « Il s’agit en effet d’une métaphore, mais une métaphore inspirée d’une situation réelle. J’ai travaillé pendant dix ans dans des régions frappées par une extrême pauvreté dans les sierras, la jungle ou encore les zones urbaines de différentes régions d’Amérique latine. Lorsque j’ai commencé, je me suis retrouvé un jour dans un village indigène de la Sierra au Pérou. C’était une horrible journée. Il n’avait cessé de pleuvoir et je m’étais retrouvé à attendre, les pieds dans la boue. En face de moi, une autre personne attendait également, les pieds couverts de boue. Nous nous sommes regardés. Il était petit, mince, affamé, sans emploi, avec 5 enfants, une femme et une grand-mère, alors que moi, j’étais un économiste de Berkeley, qui enseignait à Berkeley, etc. Alors que nous nous regardions, j’ai pris conscience que je n’avais, dans ces circonstances, rien de cohérent à dire à cet homme, que mon jargon d’économiste ne servait absolument à rien. Devais-je lui dire qu’il devrait se réjouir de la hausse de 5 pour cent du PIB ? Tout cela me paraissait absurde.

Je me suis rendu compte que je ne savais pas quoi dire dans cet environnement et que je devais inventer une nouvelle façon de m’exprimer. Voilà l’origine de la métaphore de l’économie aux pieds nus, c’est l’économie que doit pratiquer l’économiste qui ose marcher dans la boue. » (Citation issue d’un entretien avec Amy Goodman pour Democracy Now)

Distinguer les besoins humains fondamentaux et la manière de les satisfaire

Une contribution importante que Max-Neef apporte à la compréhension des besoins est la distinction qu’il fait entre les besoins et les moyens de les satisfaire. Imaginons que vous observez avec curiosité les comportements humains qui peuvent être jugés comme responsables des effondrements et crises actuelles. Vous pourriez faire la découverte que, d’une manière ou d’une autre, ces comportements répondent à des besoins humains fondamentaux. Par exemple, certaines personnes sont dans une forme de surconsommation, et surexploitent ainsi les ressources de la planète. Si on regarde un peu plus loin, il y a des chances que dans la culture de leur groupe d’appartenance  (Cf quadrant intérieur collectif de Ken Wilber), ces comportements soient une manière de satisfaire des besoins… d’appartenance et de reconnaissance. Ces besoins n’étant pas problématiques, c’est bien la manière de les satisfaire qui l’est.

9 besoins humains fondamentaux 

Cette théorie reconnaît 9 besoins humains fondamentaux : La subsistance, la protection, l’affection, la création, le loisir (ou oisiveté), la liberté, l’identité, la compréhension et la participation. Ensemble, ces besoins forment un système interactif et dynamique. La manière de satisfaire ces besoins se concrétise au sein de 4 catégories existentielles : être, avoir, faire et interagir. A partir de ces dimensions, une matrice est élaborée et peut être remplie d’exemples de satisfactions des besoins.

Besoins humains fondamentauxÊtre(qualités)Avoir(choses)Faire(actions)Interagir(cadre)
subsistanceSanté physique et mentalenourriture, logementtravailSe nourrir, se vêtir,se reposer, travaillerenvironnement de vie, cadre social
protectionsoins, adaptabilitéautonomiesécurité sociale,systèmes de santé, travailcoopérer, planifier, prendre soin de, aiderenvironnement social, logement
affectionrespect, sensde l’humour, générosité, sensualitéamitiés, famille, relations avec la naturepartager, prendre soin, faire l’amour, exprimer émotionsvie privée,espaces intimes de convivialité
comprendrecapacité critique,curiosité, intuitionla littérature,enseignants, politiques éducativesanalyser, étudier, méditer, enquêterécoles, familles, universités,communautés
participationréceptivité,dévouement,sens de l’humourresponsabilités,devoirs, travail, droitscoopérer, s’opposer, exprimer avisassociations,fêtes, églises, quartiers
Loisirs (oisiveté)l’imagination,tranquillité,spontanéitéjeux, fêtes,tranquillité d’espritrêver, se souvenir,se détendre, s’amuserpaysages, espaces intimes, lieux pour être seul
créationimagination, audace, inventivité,curiositécapacités, compétences,travail, techniquesinventer, construire,concevoir, travailler, composer, interpréterespaces pourl’expression,ateliers, publics
Identitésens de l’appartenance, estime de soi, cohérencelangue, religions, travail, douanes,valeurs, normesapprendre à se connaître soi-même, grandir, s’engagerlieux d’appartenance,situation quotidiennes
Libertéautonomie, passion, estime de soi, ouverture d’espritégalité des droitsdissidence, choisir, courir des risques, sensibiliserpartout

Pour Max-Neef, les besoins humains doivent être compris comme un système. Ils sont liés et interactifs. Il n’y a pas de hiérarchie entre eux, en dehors du besoin fondamental de subsistance ou de survie. Il y a plutôt une simultanéité, une complémentarité et des compromis dans le processus de satisfaction des besoins.

5 types de stratégies de satisfaction

La nourriture est une stratégie de satisfaction du besoin de subsistance. Cette distinction entre un besoin et sa satisfaction nous permet d’étudier les conséquences des différents modes d’alimentation (alimentation locale, nourriture industrielle, etc.) sur les autres besoins du système. Les stratégies de satisfaction sont réparties en 5 catégories :

  1. La stratégie destructrice finit par détruire notre capacité à répondre à de nombreux autres besoins. Ex : la censure, l’autoritarisme ou les courses à l’armement répondent à notre besoin de protection. Elles nous empêchent en même temps de répondre à nos besoins de liberté, de participation, de création, etc.
  2. La pseudo-satisfaction engendre une fausse sensation de satisfaction. Elle peut, avec le temps, compliquer la satisfaction du besoin qu’elle cherchait à combler. On y retrouve les symboles de statuts (identité), les stéréotypes (compréhension), et la mode (identité).
  3. La stratégie inhibitrice permet de sursatisfaire un besoin tout en compliquant ou en entravant la satisfaction d’autres besoins. Par exemple, les chaînes de télévision commerciales, en surrépondant au besoin de loisir, inhibent les besoins de compréhension, de création et d’identité.
  4. La stratégie de satisfaction unique répond à un besoin en particulier tout en ayant un effet majoritairement neutre sur les autres besoins. On y retrouve de nombreux programmes d’aide sociale (les soupes populaires, par ex, répondent au besoin de subsistance) et la médecine curative (à l’opposé de la médecine préventive). Certaines personnes postulent qu’aucune stratégie ne puisse avoir un effet neutre sur les autres besoins
  5. La stratégie de satisfaction synergique répond à un besoin et parvient à en satisfaire d’autres par la même occasion. On y retrouve la médecin préventive (protection, compréhension, participation, subsistance), la préparation d’un repas avec des amis (participation, subsistance, création, loisirs, affection), l’allaitement (subsistance, affection, protection, identité) ou encore le fait de cultiver son potager (subsistance, compréhension, participation, création, identité, liberté). 

Et si nous créions ensemble une culture au service du bien commun ?

Ce modèle des besoins est une approche qui permet aux petits groupes une réflexion approfondie sur la manière de répondre aux besoins fondamentaux dans leur groupe d’appartenance. Cette réflexion conduit à une prise de conscience critique et à une transformation culturelle (transition intérieure) qui permet une action au niveau (économique) local. C’est une invitation à questionner la manière dont nous répondons, parfois de façon destructive, à nos besoins fondamentaux. Une invitation à inventer une culture saine, au service de la vie et du bien commun.

Josué Dusoulier, 2020, licence Creative Commons, CC-BY-SA

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