Culture, imaginaire et Transition

Une réflexion de Mayliss François, membre d‘XL en transition et de l’équipe de support du Réseau Transition.

Depuis que je suis entrée « en transition », il y a de ça quelque temps, la question de la place de la culture, de l’art et de la fiction me turlupine. Quel rôle peut jouer l’art et l’imaginaire dans la Transition ? Mon intuition me souffle beaucoup mais ce n’est que ce vendredi 29 janvier, lors de la conférence de Mohammed Taleb durant la journée des 40 ans d’Inter Environnement Wallonie, que le lien entre art et transition m’est apparu plus clairement.

Mohammed Taleb décrit que tous les écrits, les œuvres littéraires (orales ou écrites) peuvent être classées en deux familles : celle du « logos », le langage de la règle, de la raison qui regroupe les manuels de mathématiques, les traités de lois et celle du « mythos », le langage de l’imaginaire qui regroupe les contes, les chansons, les histoires. Ces deux familles sont complémentaires, égales et racontent toutes deux la vérité.

Selon lui, l’état du monde actuel et l’installation de ce modèle capitaliste destructeur serait dû à la domination du « logos », le langage de la raison dans nos échanges et la suppression de cette autre forme de « dire la vérité » qu’est l’imaginaire.maison de sorcière

Mohammed Taleb décrit même le massacre des sorcières des années 1550 à 1630 comme un événement à l’origine du capitalisme au même titre que l’émergence de certaines théories économiques. En effet, selon lui, le massacre des sorcières est la répression de l’imaginaire, la répression d’une transmission de savoir-faire par l’oral et les histoires comme les contes.

Avec le développement du capitalisme, l’imaginaire n’est plus reconnu au sein des cultures occidentales (et occidentalisées) que comme un divertissement ou un reste de superstition et non comme un lieu de sens, de vérité.

Il prend comme exemple cet événement tragique qui se déroule au Bangladesh et qui a commencé dans les années 1950’s. Suite à la révolution verte (ou anti-verte comme Mohammed Taleb la nomme) en Inde, de nombreux fleuves servant de réserves d’eau potables pour le Bangladesh ont été massivement pollués. L’humanitaire occidental se mobilise donc pour aller creuser des puits dans les années 1970’s au Bangladesh. Lors des consultations de la population, les femmes mettent en garde : « nous ne buvons pas l’eau des trous, c’est l’eau du diable ». Cette mise en garde est dénigrée comme étant de la superstition. Le diable, la raison nous dit qu’il n’existe pas. Dans les années 2000’s, des morts massives sont rapportés à l’Organisation mondiale de la Santé. On découvre que le Bangladesh repose sur un sol rempli d’arsenic, qui passe dans l’eau des puits et empoissonne lentement la pollution. En dénigrant cet avertissement émis sous la forme d’une histoire, de l’imaginaire, du « mythos », l’humanitaire occidental a ainsi condamné des milliers de Bangladais à la mort certaine. (Voir le film « L’eau du diable » disponible sur YouTube).

Les mouvements écologistes venant du Sud pratiquent d’ailleurs bien plus l’imaginaire que les occidentaux et en sont souvent bien moins écoutés dans les sphères internationales.

Impage par Ryan Hickox
Image par Ryan Hickox

Au-delà de ces exemples, Mohammed Taleb a également rappelé que si le « logos », la raison essaie de comprendre en objet et le découpant en morceaux compréhensibles, le « mythos », l’imaginaire essaie, lui, de comprendre l’objet en observant ce qui le lie à son entourage. Tiens, cette notion de lien, cela ne vous rappelle rien ? N’est-ce pas ce que les Initiatives de Transition recréent au-delà de l’action directe pour l’environnement ? « Recréons notre résilience, recréons du lien ». Dans ma tête, le lien est fait.

Et si réapprendre des savoirs, recréer nos liens, sensibiliser à la Transition passait par un rééquilibrage de nos discours et donc pas seulement par une démonstration scientifique mais également par des histoires ?

Cette réflexion me fait penser à un livre, pris au hasard sur l’étagère d’une petite bibliothèque lors de mon séjour dans le Devon lors de la conférence internationale sur la Transition. Ce livre n’avait pas grand-chose à voir avec la Transition : il racontait de manière très drôle comment un londonien se retrouvait à la campagne en suivant sa femme et les mésaventures que sa troupe grandissante d’animaux entrainaient. Sans prétention théorique, ce livre passe néanmoins par de profondes réflexions comme la place de l’homme et la masculinité ou le fait de manger de la viande. (« Pigs in clover » de Simon Dawson).

D’autres livres et films de fiction, de science-fiction m’ont également fait avancer dans « ma » transition ou réfléchir à cette fameuse place de l’imaginaire. Je pense notamment aux livres de Terry Pratchett et notamment sa série sur Tiffany Aching (sur la place des sorcières, tiens nous y revoilà, et sur la position de la « souveraineté de décisions« ). Le film « La belle verte » de Coline Serreau que nous avions projeté avec XL en transition et qui, bien qu’ayant un peu vieillit, résonne encore dans nos mouvements de Transition. Il y a aussi ces nombreux livres pour adolescents devenu des films (Hunger Games, Divergente, Les âmes vagabondes, …) qui connaissent un énorme succès et ont pour décor des mondes post-apocalyptiques alors que le discours de l’effondrement se crée difficilement une place.

Et vous, avez-vous rencontré des œuvres de fiction qui vous ont parlé autant de Transition que le dernier livre de Rob Hopkins ?

Avez-vous recours au conte, aux histoires, à l’imaginaire au sein de vos initiatives ?

Pour aller plus loin :

Pour un très bon dossier sur la place de l’environnement dans le cinéma :

Sur la place de l’imaginaire dans le discours de l’écologie :

  • « L’écologie vu du Sud » de Mohammed Taleb,
  • « Le viol de l’imaginaire » d’Aminata Traoré.

Sur l’art au service de la Transition :

  • « Playing for time » de Lucy Neal (non encore traduit en français)

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