Qu’y a-t-il derrière les monnaies locales ?

Les monnaies locales sont en vogue : en incluant les projets en cours, la Belgique francophone en compte 17 à elle seule ! Loin de n’être qu’une simple mode, ces initiatives proposent une réelle alternative au modèle économique dominant. Et ça n’est pas une tâche simple…

Cet article tente de dépasser l’enthousiasme propre à la présentation des projets de
monnaies locale complémentaires (MLC) pour insister sur les difficultés auxquelles ils peuvent être confronté. L’objectif est d’inspirer, d’informer et de discuter de questionnements récurrents au sein des collectifs fondateurs de MLC pour offrir une vue d’ensemble de ce que représentent ces projets formidablement ambitieux.

Comme toute initiative, les projets de monnaies locales ont besoin de soutien pour se développer. Mais comment susciter l’intérêt des collectivités territoriales et municipalités ? Comment faire adhérer les consommateurs malgré les différents changements qu’implique l’utilisation d’une monnaie locale ?

D’autres questionnements émergent aussi sur des aspects plus pratiques : comment élaborer une charte de valeurs qui ne soit pas trop exclusive pour avoir un nombre de commerçants et une diversité de services et produits assez élevés pour que la monnaie circule ? Quelles limites géographiques choisir pour la monnaie ?

Trouver du soutien : un moyen de conserver la dynamique du projet

Rencontre des monnaies locales de Belgique francophone et de Rob Hopkins lors de l’anniversaire de lancement du Solatoi (Ath)

Dans la plupart des cas, les projets de monnaie citoyenne sont lancés et dynamisés par un collectif de bénévoles. Ceux-ci sont parfois soutenus par d’autres organismes, notamment le réseau Financité pour les projets en Belgique francophone, ou par des modules de recherche-action, comme dans le cas de la Zinne dont le lancement à été soutenu financièrement par Inoviris .

Mais un précieux allié se trouve aussi du coté des municipalités qui peuvent accepter de recevoir certaines taxes et rémunérer leurs employés en monnaie locale…

Lorsqu’un projet de monnaie locale n’est supporté que par un collectif de bénévoles, il reste difficile de conserver le dynamisme du groupe sur le long terme. Le soutien de la municipalité représente un coup de pouce non négligeable dont peuvent témoigner les cas du Bristol Pound ou de l’Eukso, monnaies citoyennes de Bristol et du Pays Basque souvent citées à titre d’exemple pour illustrer des projets de MLC particulièrement développés.

Mais convaincre la municipalité de s’engager pleinement dans ce projet peut s’avérer lent et difficile. Pourtant, les arguments de manquent pas : la monnaie locale offre un modèle économique où l’argent que la ville dépense reste autant que possible dans le territoire local et dynamise les échanges en son sein. Ces avantages sont considérables, surtout lorsque le budget de la ville est serré ou que l’endettement pèse sur l’économie locale…

Un réseau suffisamment dense :

Créer un réseau de consommateurs et de prestataires permet de lancer un cercle vertueux pour le développement de la monnaie : plus il y aura de prestataires de biens et services, plus il sera attirant pour des consommateurs de rejoindre le réseau, et inversement, plus il y aura de consommateurs, plus il sera facile de convaincre les prestataires de s’engager ! Mais … par où commencer ?

L’adhésion du consommateur : qu’est ce qui bloque ?

Payer en monnaie locale implique d’intégrer de nouvelles habitudes dans son quotidien :  se rendre à un comptoir de change et aller changer ses euros, trouver des prestataires près de chez soi, changer de lieu pour faire ses courses…

Ces changements sont souvent appréhendés comme des contraintes et viennent rapidement à l’esprit lorsqu’on hésite à faire une place pour un peu de Zinne, de Solatoi ou de Lupi dans son porte-monnaie. A moins de se la jouer géant de la publicité, il est difficile de donner l’eau à la bouche à un passant en lui présentant un billet de monnaie locale, aussi beau qu’il puisse être !

Alors comment inciter les consommateurs à changer leurs habitudes et donner envie d’utiliser une monnaie locale?

Pour Nicola du Lumsou, monnaie citoyenne du bassin Namurois, l’obstacle premier au développement d’une monnaie locale est un obstacle cognitif : la monnaie est d’abord vue comme un projet individuel. Or, un des objectifs d’une monnaie locale est d’introduire de nouvelles manières de voir la monnaie pour sortir d’un système marchand individualisé. La monnaie devient alors un moyen d’échange, une institution sociale nous permettant d’organiser notre interdépendance et de créer des liens.

Cette autre perception de la monnaie est probablement l’un des éléments clé à communiquer pour susciter l’intérêt et l’adhésion des citoyens, car l’incompréhension est un frein important pour la diffusion d’une monnaie locale…

Un travail important de communication et d’information est donc à réaliser tout au long du projet pour lutter contre cette barrière cognitive.

Quelques images (tirées du site de Grez en transition !) illustrant l’intérêt d’une monnaie locale :

Le modèle classique de l’économie:

Le modèle avec une monnaie locale:

  • Pour accentuer cette conception de la monnaie comme moyen d’échange dynamisant l’économie locale et les relations entre acteurs locaux, certaines monnaies citoyennes sont dites « fondantes » : elles se dévalorisent au fil du temps. Cette option permet d’inciter les détenteurs de monnaie locale à la dépenser pour faire circuler la monnaie sur le territoire et lutter contre l’accumulation (thésaurisation). Mais encore une fois, si le principe même de la monnaie locale est mal compris, une monnaie fondante peut être une source d’inquiétude pour les utilisateurs et en faire reculer plus d’un.
  • Une autre caractéristique pouvant freiner l’adhésion malgré sa volonté d’inciter à l’utilisation de la monnaie locale est l’existence d’un taux de reconversion en euro : si décider d’un taux de change positif pour la reconversion de monnaie locale en euros permet d’inciter à l’utilisation de celle-ci, il est plus facile de gagner la confiance de potentiels utilisateurs en garantissant une reconversion à l’euro facile et non coûteuse, à tout moment. Encore une fois, l’inquiétude face à de potentielles pertes que peut provoquer un taux de change positif peut refroidir certains dans leur volonté d’utiliser la monnaie locale.
  • Enfin, un troisième aspect peut aussi bloquer le déploiement d’une monnaie locale sur un territoire : c’est la question de son format. Comme le justifie le collectif à l’origine de la Zinne, choisir un format papier permet de « re-conscientiser ses achats et sa consommation, réfléchir aux choix que nous posons. Cela permet de sortir la monnaie du système bancaire virtuel où l’on perd le fil de ses achats ». Mais si ce choix est justifié pour des raisons principalement pédagogiques et ludiques, les avantages pratiques (gain de temps, efficacité des transferts, notamment pour les échanges entre prestataires) d’une monnaie locale sont aussi vantés par les territoires l’ayant mis en place, comme à Bristol ou bien à Nantes. Malgré tout, créer une monnaie locale électronique reste plus coûteux et est en général envisagé comme un projet futur pour la plupart des collectifs à l’origine de monnaies locales.
La version numérique et papier de l’Eukso

Et les prestataires ?

Susciter l’adhésion des prestataires semble être plus facile étant donné les nombreux avantages qu’ils pourraient tirer de la mise en place d’une monnaie locale, mais un travail important doit être effectué dans le démarchage et la création un réseau assez large pour pérenniser le projet. Mais la participation de prestataires dépend aussi de certains critères choisis par le collectif fondateur, comme par exemple le type de valeurs choisies pour la charte, mais aussi les délimitations du territoire de circulation de la monnaie…

La charte de valeurs : comment la penser ?

La charte de valeurs est au centre des projets de monnaie locales, elle représente une base de sélection des prestataires de biens et services pouvant entrer dans le réseau. Dans l’élaboration de la charte, un dilemme ressort fréquemment : mieux vaut-il limiter le nombre de prestataires mais avoir des valeurs plutôt exigeantes ? Ou bien est-il plus efficace d’établir des valeurs de base, moins exclusives, pour permettre à plus de prestataires d’entrer dans le réseau afin d’élargir l’utilisation de la monnaie rapidement ?

Ces questions trouvent des réponses différentes selon les territoires, et dépendent des ambitions du projet concerné : si l’objectif premier est l’inclusion sociale et la fabrique de lien entre commerçants, entre citoyens, et entre commerçants et citoyens, faire le choix de valeurs peu exclusives sera alors plus adapté.

Certains collectifs ont aussi choisi une troisième voie, c’est le cas du Lumsou, où la charte est constituée de valeurs plutôt inclusives et larges et où les prestataires inscrits dans le réseau peuvent ensuite se démarquer avec des « engagements volontaires », par exemple dans le domaine environnemental, dans le développement local ou la solidarité. Cette dimension offre une vitrine positive aux prestataires et suscite l’exemplarité en offrant la possibilité aux acteurs du réseau d’être dynamiques, proactifs et engagés dans la dimension éthique et durable du projet.

Quelle définition du local ?

La définition des limites géographiques pour la circulation de la monnaie locale est aussi une source questionnement. Car pour que la monnaie circule et soit plus facilement utilisée par les prestataires de bien et services, il est préférable qu’ils puissent payer leurs fournisseurs en utilisant de la monnaie locale, et ces fournisseurs se trouvent souvent en périphérie, notamment dans le cas d’une ville telle que Bruxelles.

Alors que choisir ? Un territoire restreint favorisant les déplacements doux, permettant une réelle inclusion sociale et une forte résilience en cas de pénurie énergétique ? Mais ce choix se fait au risque de ne pas englober les fournisseurs de produits locaux, et donc de limiter l’adhésion de prestataires…

Lors d’un échange avec des acteurs de différentes monnaies locales de Wallonie, Rob Hopkins s’est exprimé sur ce dilemme. Selon lui, il faut réfléchir en termes d’objectifs visés par le projet d’une MLC : si l’objectif premier est de créer du lien, mieux vaut restreindre le territoire de circulation à l’échelle de la ville pour une réelle inclusion. Au contraire, si l’objectif principal est de nature purement économique, un territoire élargi pourra inclure un maximum de fournisseurs et incitera sûrement d’autres prestataires à rejoindre le réseau…

https://bristolpound.org/

Deux monnaies locales pour un territoire : le cas du Rollon, monnaie locale de la région Normande

En France, les monnaies locales de la région Normande font face à un cas unique quant à la question du territoire. Sous l’impulsion du président de la Région Normandie, le Rollon, monnaie locale régionale, est entré en circulation récemment. Cette monnaie est uniquement disponible en version numérique (grâce à une application pour GSM) et se déclare complémentaire aux monnaies locales existantes dans la région. Pourtant, le Rollon pourrait être perçu comme une concurrence qui viendrait peu à peu supplanter les différentes monnaies citoyennes normandes grâce à sa forme numérique et au soutien de l’administration régionale. Si certaines monnaies citoyennes ont refusé de coopérer avec ce nouveau venu, l’équipe du bureau de l’Agnel, monnaie locale de l’agglomération de Rouen, accueille au contraire cette initiative avec bienveillance. Pour eux, l’important est de créer un réseau étoffé de citoyens aux valeurs communes dynamisant l’économie locale. Que ce soit l’Agnel, le Rollon ou leur coopération qui y parvienne reste donc une question secondaire.

Cet exemple présente une autre conception de la problématique du territoire de circulation et pose une série de questionnements auxquels il sera intéressant de répondre avec le recul de quelques années d’expérimentation…


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