Consommation de sensations : Je ne sauterai plus en parachute, comment aider d’autres à en faire autant ?

En stage de reconnection à la nature avec les enfants et des ami(e)s… Simplicité et aventure grandeur nature

Il y a quelques semaines, des personnes qui me sont proches m’ont proposé de les accompagner pour un saut en parachute. Un saut en chute libre, en « tandem », où l’on est attaché à une personne expérimentée qui s’occupe d’ouvrir le parachute et gérer la descente et l’atterrissage. Sensations fortes garanties. Tentant… oui et non. Cette histoire m’a semblé une belle occasion d’explorer les conflits (intérieurs) entre la culture majoritaire de notre société de consommation et celle d’un monde en transition. Je vous propose de découvrir mon cheminement ainsi que 5 propositions.

Accompagner des ami(e)s pour une journée d’aventure, vivre une expérience forte qui sorte du quotidien, prendre du temps pour moi en dehors de la transition, découvrir les sensations fortes de la chute libre et voir les paysages d’en haut, me changer les idées… C’est très tentant, d’autant plus que j’étais libre à la date proposée et que je n’ai jamais sauté en chute libre… J’ai bien fait un saut avec des amis il y a longtemps pour fêter mes 18 ans, mais c’était un saut « en automatique ». On saute seul et on gère soi-même la descente vers un lieu prévu et l’atterrissage. Grosse sensation ! Le parachute s’y ouvre automatiquement dès qu’on saute de l’avion, on gère donc plus soi-même mais il n’y a pas de chute libre. J’avais donc une envie de dire oui, avec cependant avec une forte hésitation. C’est que parmi mes choix pour favoriser la Transition et préserver les ressources dont auront besoin mes enfants durant leur vie, j’ai décidé depuis plusieurs années par souci de cohérence de ne plus prendre l’avion, le transport aérien étant en passe de devenir l’un des principaux freins à l’action contre les changements climatiques.

Une voix intérieure me disait « Est-ce bien cohérent avec tes valeurs, et ce que tu veux donner comme exemple à tes enfants et aux personnes qui t’entourent ? »

 

Photo : Skyler Smith

Une réflexion salutaire

J’ai attendu un peu avant de répondre, pour ne pas me laisser prendre de façon impulsive et ressentir d’où venaient mes hésitations. Étaient-elles légitimes ?

Une voix intérieure me disait « Est-ce bien cohérent avec tes valeurs, et ce que tu veux donner comme exemple à tes enfants et aux personnes qui t’entourent ? ». Un saut en parachute, ce n’est pas la même chose que des vacances au loin, mais c’est quand même une utilisation d’un avion pour un plaisir immédiat et non durable, avec tous les impacts négatifs, dont les nuisances pour les riverains (cfr encadré ci-dessous), que cela comporte et qu’on a tendance à oublier.

Extrait d’une publication d’IEW qui illustre des nuisances auxquelles on pourrait ne pas penser spontanément : Les limites du ciel : Enjeux du développement incontrôlé du transport aérien :  « Si les intensités sonores observées à proximité des aérodromes secondaires et des ULModromes ne sont pas comparables à celles enregistrées dans les zones d’influence des grands aéroports (Bierset, Gosselies, Zaventem), le caractère quasi-continu des bruits de moteur les rend néanmoins particulièrement pénibles pour le voisinage. » (…) « Dans certaines situations, des riverains qui tentaient de se faire entendre ont subi des intimidations allant des survols intempestifs « ciblés » à basse altitude jusqu’aux menaces publiques en passant par la diffusion de rumeurs ou autres manœuvres de harcèlement. »

C’est vrai que j’ai fais un saut pour mes 18 ans, mais c’était une époque où j’étais beaucoup plus insouciant. Aujourd’hui, ma vision du monde a évolué, j’ai appris à être conscient des conséquences de mes actes et à en tenir compte. Je suis très actif dans la transition. Et le contexte a lui aussi énormément changé. A l’époque, le mouvement de la transition n’existait pas. On n’entendait pas parler de la fin de la croissance économique ou de l’ère de l’énergie bon marché, de changement climatique ou encore de l’effondrement des écosystèmes, de la biodiversité et de la civilisation industrielle. On ne parlait même pas encore de développement durable (le terme est apparu quelques mois avant mon saut lors du sommet de la Terre à Rio, mais je n’en ai entendu parler que bien plus tard). Sans parler du coût et du risque de l’aventure. Mon argent ne serait-il pas mieux investi dans une activité qui soutient la vie ?

D’un autre côté, mes efforts quotidiens pourraient paraître anecdotiques au vu de l’ampleur des problèmes que notre civilisation rencontre. Est-ce si grave de faire une exception à mes principes ? J’ai aussi envie de préserver mes relations et vivre de moments forts avec des amis… Comme cette vidéo humoristique et gentiment critique le montre (moins de 3 minutes), était-ce bien raisonnable pour moi d’annuler une grande partie de mes efforts quotidiens en faveur d’un avenir meilleur pour mes enfants, pour quelques minutes de plaisir immédiat avec des amis ?


Ce qui est en jeu aujourd’hui avec la transition et dans nos choix et comportements quotidiens, ne l’oublions pas, c’est la vie de l’être humain et de beaucoup d’autres êtres vivants sur notre planète. La situation est objectivement déjà catastrophique et nous avons tous la responsabilité de faire quelque chose.
J’ai donc décidé de décliner l’invitation, non sans une certaine douleur intérieure que je n’avais pas anticipée…

On déjà planter environ 60 arbres pour le même prix d’un saut en parachute…

Un choix douloureux mais qui renforce

J’ai vite pris conscience qu’une partie de mon hésitation venait du fait que ces amis qui m’ont invité sont plutôt engagés en faveur d’un mode de vie plus respectueux de la nature et des générations futures. Si eux sautent en parachute, pourquoi pas moi ? Pourquoi devrais-je me priver alors que beaucoup d’autres profitent des avantages procurés par notre mode de vie ?
Un instant, j’ai senti de la colère… D’abord envers les personnes qui font le choix de mettre ce qu’ils savent de côté. Pourquoi je changerais ma façon de vivre si les autres qui me sont proches ne le font pas ? Et si moi aussi je pouvais profiter un peu plus de la vie, plutôt que de m’engager aussi intensément au service du bien commun ? Et pourquoi ne pourrais-je pas, moi aussi, vivre ce type de sensations fortes ?
Cette émotion aurait pu m’entraîner dans un choix de finalement accepter cette proposition… Ensuite est venue une autre colère, envers notre société qui est si efficace pour nous amener à faire n’importe quoi malgré notre conscience des conséquences…

« J’ai senti toute la justesse et la puissance d’une décision qui renforce la cohérence entre mes valeurs et mes actes »

La colère est passée. Je me suis rendu compte à ce moment que si d’autres personnes qui ne sont pas acteurs de changement m’avaient fait cette proposition, j’aurais décliné sans hésitation. Cela a renforcé ma décision, pas de saut en parachute. Et là j’ai senti toute la justesse et la puissance d’une décision qui renforce la cohérence entre mes valeurs et mes actes.

Être authentique et préserver les liens d’amitié

Photo d’un moment de convivialité, prise en formation Transition, à Rochefort. Auberge espagnole, jus de fruits et bières locales…

Mais comment rester en lien avec ces amis en cette période de transition où il est justement primordial de créer du lien social fort pour s’adapter aux grands changements actuels ? Loin de moi l’idée de les culpabiliser ou de tenter de les forcer de changer d’avis. Mais occulter cette réalité et entrer dans le déni de cette problématique ne me semble pas non plus une bonne option.
J’ai peur de leur en vouloir, de les juger, d’être injuste avec eux alors que j’ai moi aussi mes incohérences. Nous en avons tous, et passer notre temps à se faire des reproches n’est pas une option pour moi. J’ai aussi peur de leur réaction si je dis ce que je pense. Mais ne rien leur dire ne ferait pas taire mes ruminations et cela mettrait de la distance entre nous. Celle qui se développe quand on n’est pas authentique, qu’on joue un rôle et qu’on cache certains sentiments plus difficiles dans l’espoir de préserver la relation. L’effet est le plus souvent inverse, la relation souffre, la distance s’installe et on finit par perdre le contact. Pouvoir parler vrai, sans forcément devoir être d’accord est pour moi une des bases d’une relation mature.

« Ne rien dire à ces amis pour les protéger d’un moment de prise de conscience difficile est-il vraiment une option qui est respectueuse pour eux ? »

Alors comment faire pour accepter le cheminement (le mien aussi) et la liberté de chacun ? Et en même temps amener en conscience que les actes ou absences d’actes d’aujourd’hui peuvent mettre en danger l’existence de nos enfants et des autres êtres vivants sur cette planète ? Ne rien dire à ces amis pour les protéger d’un moment de prise de conscience difficile est-il vraiment une option qui est respectueuse pour eux ? Comment trouver un juste équilibre où l’on dit les choses vraies, telles qu’elles sont. Où l’on ose remettre en question nos choix et notre vision du monde, de façon respectueuse et dans une approche non culpabilisante. Une approche qui responsabilise chacun, qui nous aide toutes et tous à prendre vraiment conscience de ce que nous faisons, et de notre pouvoir de changer les choses ? Comment accompagner de façon respectueuse le cheminement de chacun pour qu’il s’accélère en faveur de la Transition ?

« Il n’y a plus de solutions non radicales » Naomi Klein

5 pistes à expérimenter pour plus de cohérence

Peut-être avez-vous rencontré des situation similaires, dans le rôle de proposeur et/ou de celui qui dit non ou n’ose pas dire non… Peut-être que vous aimeriez trouver une façon d’aborder ces situations qui soit à la fois respectueuse des autres et alignée avec vos valeurs. Je vous propose d’expérimenter les propositions suivantes, de les améliorer par l’expérience et d’échanger sur le sujet dans les commentaires de cet article ainsi qu’ avec d’autres transitionneurs afin de partager vos découvertes :

  • Faire preuve de compréhension et d’empathie avec soi-même et avec les autres. Nous avons tous nos côtés sombres et nos petits arrangements et conflits avec nous mêmes ;
  • Accepter, écouter et remercier les messages qui nous aident à nous remettre en question, même lorsque c’est difficile. Recevoir de l’aide de nos proches dans notre cheminement est précieux pour avancer ;
  • Éviter les choix impulsifs. Reconnaître, ressentir, prendre conscience de l’impact de nos choix avant de les poser. Ensuite, les assumer (dans un sens ou dans l’autre) ;
    Certaines de ces propositions pourraient aussi être expérimentées dans le cas où vous seriez témoin de discours intolérants, voire pire, tels qu’ils se banalisent malheureusement de façon inacceptable de nos jours.
  • Éviter de protéger les autres de la prise de conscience des conséquences de leurs actes en ne leur en parlant pas. A moyen et long terme, cela ne les aide pas, cela met de la distance entre vous et ils risquent de regretter ces choix plus tard ou de vous reprocher de ne rien avoir dit ;
  • Dire votre vérité, votre ressenti de la situation, de façon assumée, respectueuse et authentique sans faire pression pour que l’autre change d’avis. En faisant confiance dans la capacité de l’autre à comprendre et à assumer sa décision ou son opinion ou à en changer. Ce choix lui appartient. Cela peut se faire plus facilement si on donne une information qui construise plus de lucidité, de conscience et de responsabilité dans ses actes.

Vivre des sensations fortes DANS la transition

Il me reste à poser la question suivante : comment faire pour passer à un niveau de conscience et de mise en action du changement qui soit suffisant au regard des défis que l’humanité rencontre ? Dans lequel nous oserons collectivement faire des changements plus radicaux, ceux dont nous avons besoin ? Où il nous sera plus facile de dire non et tourner le dos à ce qui ne se justifie plus dans notre mode de vie actuel ? Où nous mettrons individuellement et collectivement notre énergie dans ce qui soutient la vie ?

Sensation forte pré et post-pétrole. Photo : Teddy Kelley

Pour commencer une tentative de cheminement, j’ai envie de vous partager que l’aventure, la vraie et authentique, est ailleurs que dans la consommation de sensations fortes ou autre réalité plus ou moins virtuelle. Je pense aux sensations liées au contact fort avec « le vivant » : partir au grand galop à cheval, sauter d’un rocher dans un lac, grimper tout en haut d’un arbre de 30 m, faire de l’accrobranche… Mais aussi dormir entre amis autour d’un feu le soir dans une clairière. L’aventure est aussi bien plus intense quand on ose plonger dans la réalité, dans le vrai, dans la lucidité. Quand on vise plus de cohérence et en participant à la construction d’une nouvelle civilisation qui prendra la place de l’actuelle dont le déclin est sans doute plus avancé qu’on ne le pense. Quand on passe à l’action positive avec d’autres dans le monde réel. Quand on découvre la puissance d’un choix fort et assumé.

Il y a énormément de découvertes passionnantes à faire, de modes de vie à inventer. Les exemples d’action qui vont dans ce sens sont innombrables : planter de nombreux arbres en groupe, démarrer un repair café, un potager, développer des projet d‘éducation en lien avec la nature, créer une monnaie locale ou une épicerie locale, ou encore démarrer un projet de quartier comme une Rue en transition ou une initiative de transition

La bonne nouvelle, c’est que vivre et partager ce type d’aventure est excitant et donne beaucoup de sens à la vie comme en témoignent de plus en plus de citoyen(ne)s qui se sont lancés. Et cela en aide d’autre à oser de faire des choix similaires, à se lancer dans l’action positive… Alors, qu’est-ce qu’on attend ?

8 thoughts on “Consommation de sensations : Je ne sauterai plus en parachute, comment aider d’autres à en faire autant ?

  • 3 février 2017 at 04:56
    Permalink

    Super article, merci Josué ! Il tombe à pic !
    Je le découvre le matin de mon départ à Nice, en avion, pour une réunion importante d’une association et un stage de méditation.
    J’ai longtemps hésité à accepter de participer à cette réunion exceptionnelle, puis le stage d’abord programmé plus tard a été déplacé pour nous permettre d’y participer, une pierre deux coups.
    Donc j’ai accepté, avec un petit nuage gris au dessus de la conscience.
    Cet article me fait passer de la prise de conscience à l’action : à défaut de pouvoir compenser carbone ce voyage, je décide de trouver les moyens de réduire ma consommation à mon retour, car il reste des choses à changer dans mon quotidien (ne serait-ce que dans ma consommation d’électricité). Et pour l’avenir, il m’invite à être plus cohérent avec mes valeurs.

    Reply
    • 3 février 2017 at 09:19
      Permalink

      Merci Thierry, heureux de t’aider dans ton cheminement 🙂

      Reply
  • 3 février 2017 at 12:20
    Permalink

    Bravo Josué pour cet article qui fait réfléchir… Et merci à toi de partager les émotions qui te traversent face à un tel choix… Ça me parle. La prise de conscience de l’impact de mes actes quotidiens sur la planète que je laisserai à nos enfants me fait souvent mal, me tiraille, m’amène des tensions intérieures et souvent de la culpabilité. Le choix de la simplicité, à savoir, de ne plus y penser, de ne plus se prendre la tête, est bien souvent plus confortable, j’avoue… Mais des articles comme le tiens me permettent de maintenir en veille une petite lumière intérieure… Merci.

    Reply
    • 6 février 2017 at 14:53
      Permalink

      Merci Marie,
      Puissions nous, en tant qu’espèce humaine, acquérir la force suffisante pour oser entrer dans l’aventure de notre vie et opérer un changement radical de l’ampleur dont nous avons besoin…

      Reply
  • 4 février 2017 at 04:51
    Permalink

    Merci Josué de parler de toi avec autant d’authenticité. Quelle sensation forte de se sentir en coeur à coeur avec l’autre dans l’écoute empathique et de laisser résonner en soi ses paroles.

    Reply
    • 6 février 2017 at 14:56
      Permalink

      Bonjour Catherine 🙂
      L’expression de nos sentiments profonds, même et surtout les plus difficiles, est une des clés pour sortir du déni et (re)trouver la joie d’avancer dans cette transition.

      Reply
  • 7 février 2017 at 17:13
    Permalink

    Je ne suis pas un lecteur habituel de ce blog et la majuscule à transition m’a rebuté. Je me sens proche des motivations qui sont derrière ce refus de sauter, mais ça donne à l’article des accents religieux qui me semblent très probablement desservir sa cause.

    Reply
    • 7 février 2017 at 22:29
      Permalink

      Bonjour Julien,
      Merci de ton feedback. Peux-tu préciser ce qui, pour toi, donne un accent religieux à l’article ? Est-ce la majuscule « T » à transition ou autre chose ?
      Bonne semaine,
      Josué

      Reply

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *