Le diplôme

En 1998, je finissais mes études de sciences économiques appliquées à l’UCL. Je recevais un papier enroulé, format A3, au grammage épais protégé par un film plastique qui attestait de mon titre universitaire. La vision de ce document me procure alors un soulagement, une fierté incroyable. Je suis promis à un bel avenir, me dit-on. Je signe un contrat à durée indéterminée dans une grande entreprise industrielle, en tant que business analyst. C’est parti.

Les années passent. La carrière, c’est long. C’est loin. Je vois pas le bout du tunnel. Je soupire. En secret. Un soir, sur un coup de tête, avec trois amis, je commence un atelier de théâtre d’improvisation. Je n’ai jamais fait de théâtre. Pire, je n’aime pas le théâtre, synonyme d’obligation scolaire. Le théâtre devient, à ma plus grande joie et surprise, un rendez-vous essentiel de ma vie. Je commence à faire des spectacles, à donner des cours, amateur, puis en activité complémentaire, professionnellement. Sept ans plus tard, en 2009, je me lance comme indépendant.

Je deviens un professionnel de l’improvisation, mais sans aucun diplôme. Je m’auto-proclame « improvisateur ». Puis plus tard, j’écris « comédien » et « producteur » sur ma page Facebook, sur mon CV. Je n’ai demandé l’autorisation à personne et je n’ai même pas vérifié si ces professions sont protégées.

L’improvisation est un théâtre instantané qui se base sur la coopération, la spontanéité, la confiance, l’entraide, le jeu et l’action. Tu pratiques des années en ateliers, tu joues, tu progresses toute ta vie. Il y a des millions d’improvisateurs dans le monde entier et aucune école d’improvisation ne fournit de diplôme. Fais de l’impro. Joue. Fais le spectacle. Comme tu veux. Avec qui tu veux. Mais fais le. Travaille. Progresse. Apprends. Mais jamais ne te repose sur tes lauriers. Poil au nez.

Comment figer une pratique vivante et inventive dans un morceau de papier ?
Oh, je ne suis pas le meilleur improvisateur du monde. J’ai plein de défauts. Heureusement, la culture de l’impro se nourrit de ses erreurs et rigole des défauts. Sur scène, les lapsus et les conneries deviennent des moments de gloire. Alors pourquoi s’inquiéter?

Un diplôme ne sert à rien si les gens te font confiance. D’ailleurs mon premier employeur ne m’a jamais réclamé mon diplôme.

Je reconnais qu’un diplôme constitue un accomplissement dans la vie, un témoin d’un cap passé. Je suis néanmoins convaincu que les études constituent une gigantesque barrière d’entrée au changement. Plusieurs connaissances se lancent dans des études, à 35 ans, avec enfants, emprunt, en cours du soir : Solvay, Bioingénieur, informatique. Quant bien même ils y arrivent (car certains abandonnent), ils se retrouvent dans une situation de presque status quo à l’arrivée. Et maintenant quoi ? Le diplôme ne mène pas à l’action, mais à la réflexion, voire à de nouvelles questions.

Vous avez attendu de suivre une formation pour vous lancer dans la Transition ? Un cours de vélo pliable ? Un permis de transport en commun ? Un diplôme en consommation responsable ? Une thèse en glanage, en cueillette de saison ou en habitat groupé ? Vous vous êtes lancé. Seul ou entre amis, avec des voisins ou votre conjoint, spontanément ou après mûre réflexion. Après, vous avez probablement suivi un atelier, une formation pour vous améliorer, mais l’initiative ne demande pas un diplôme.

Nous attendons un permis. Une autorisation. Et c’est là que ça coince. Car le permis de se lancer, personne, ni aucune école ne vous le donnera d’autre que vous. Une énergie se forme, augmente, vite ou lentement et vous pousse à passer à l’acte.

Lors d’une journée de réflexion sur l’école idéale, j’ai entendu un professeur souffler : « il faudrait donner le diplôme le premier jour d’école ». Passer à l’acte est tellement difficile, cela mérite bien un titre spécifique.

Vous êtes permaculteur, transitionneur, improvisateur, être humain. Cela ne demande pas de diplôme. Exprimer sa nature ne demande pas de diplôme. Planifier est bien utile. Et il n’y a pas de diplôme pour la planification. Mais nos bureaux sont remplis de centaines de millions de professionnels de la planification. Budgets, schémas, powerpoint, excel, planning. Qui crée avec moi le « bureau of improvisation » ? Sentir, essayer, jouer, rire, démonter, refaire, rater, donner, oser, explorer font partie du vocabulaire de l’improvisation et de la Transition. Et ceux qui veulent des diplômes peuvent l’inventer, car aucune règle n’interdit de se faire du bien et de se féliciter. Mais ne soyons pas dupe, notre essence n’est pas dans les lignes des diplômes ou les cases du budget.

Démarrez un truc insignifiant, sans diplôme, pour le plaisir, à votre rythme, avec les ressources et le style qui vous convient, comme une graine probablement contient un baobab entier.


Auteur et producteur de spectacles d’improvisation et de théâtre (Lost in Transition), chercheur, conférencier, skateboardeur philosophe, Martin a décidé de ne pas trop décider, de ne pas avoir plus, mais d’être plus. Diplômé en économie appliquée à l’UCL et ancien consultant informatique dans la gestion de projet ICT et le « tchange manadgement », il démarre l’improvisation théâtrale comme un hobby, sans avoir jamais fait de théâtre. En 2009 il se lance comme indépendant, sans business plan, avec l’outil de l’improvisation comme référentiel artistique, méthologique et philosophique.

www.martinophoven.pro

3 thoughts on “Le diplôme

  • 8 février 2017 at 04:02
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    Salut le mart,

    C’est top à lire. Bravo. Ton prochain step après le skate c’est le surf. Je te lance donc un challenge et oui j’improvise depuis Bali… Tu as jusqu’à la fin de l’année pour m’envoyer une photo de toi qui surf. En contre partie je t’offre mon soutien pour arranger les choses cotés logistique, ou aller quand comment…

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  • 9 février 2017 at 12:02
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    C’est exactement ça dans mon jardin. Au début, je cherchais les conseils, je reproduisais fidèlement un truc qui me cassait le dos et qui ne menait nulle part. Et puis un jour j’ai lâché prise, j’ai laissé faire la nature sur des surfaces de plus en plus grandes, avec juste un zeste de technique par-ci, par-là. Et si je ne mange pas plus de légumes de mon potager qu’avant, au moins, je m’éclate, autant que les millions de bébêtes qui font une grosse partie du boulot. Je ne m’offusque plus de la fonte d’un semis, du grignotage d’un chou, les limaces nourriront les grives et les crapauds, et quoi de plus sympa que d’avoir un crapaud pour spectateur quand on repique des salades ?

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