La Transition Intérieure, l’harmonie dans le changement

Souvent définie comme l’art de la cohérence intérieure, de la reliance à soi, aux autres et à la Terre, la transition intérieure peut être facilement appréhendée comme une pratique d’écologiste excentrique et illuminé, ou bien, de par son côté spirituel, comme une pratique religieuse, voire sectaire. Pourtant, loin d’être dogmatique ou superficielle, la transition intérieure répond à de réels besoins et accueille une multitude de façons de faire. Malgré ce fait, elle reste encore peu connue et souvent mal comprise, même au sein des acteurs et actrices de la Transition1

Dans le mouvement des Villes en Transition, l’aspect intérieur de la transition a été initié à Totnes par Sophy Banks, face à la constatation d’un épuisement général des acteurs et actrices impliqués dans la transition. Mais plus largement, la transition intérieure trouve ses sources au cœur de différentes approches et pratiques, telles que la psychologie, l’écopsychologie, la philosophie, la sagesse des peuples indigènes au mode de vie respectueux de la Terre, ou encore les pratiques spirituelles orientales (comme le bouddhisme et la méditation sous ses nombreuses formes).

S’appuyant sur l’adage « se changer soi-même pour changer le monde », l’idée générale est qu’autant nous devons effectuer d’urgence une transition radicale de nos modes de vie, autant il semble nécessaire de nous extraire de nos schémas intérieurs qui alimentent (et qui sont alimentés par) les dérives de nos sociétés, et de là, réinvestir notre « être au monde » pour fonder durablement des sociétés plus respectueuses de nous-même, du vivant et de la Terre.

Cet article tente d’expliquer en détails ce qu’est la transition intérieure et sa raison d’être, ainsi que quelques-unes des formes qu’elle peut prendre en pratique. La rédaction de cet article a été faite à partir de témoignages de personnes investies dans la transition intérieure, ou gravitant autour du mouvement de la transition. Néanmoins, nous y avons également apporté notre point de vue critique en tant qu’étudiantes stagiaires au sein du Réseau Transition (Thalie Dalifard et Pauline Kolb, ayant découvert les pratiques de transition intérieure récemment), et en tant que chercheur dans le domaine des sciences contemplatives (David Zarka, réalisant sa thèse de doctorat sur les impacts socio-psycho-physiologiques de la méditation).

Quelle est la raison d’être de la transition intérieure ?

  • Répondre à l’épuisement et canaliser les émotions

Le système capitaliste ultra-compétitif, hautement interconnecté et mondialisé, nous pousse à toujours gagner en productivité. Efficacité, instantanéité, abnégation, anticipation, innovation en sont quelques notions centrales et participent à une course à la rentabilité permanente qui engendre un stress important. Or, cette pression inhérente à des modes de vie effrénés impacte notre rapport aux autres et à nous même : pris dans le train grande vitesse de la vie quotidienne, il arrive fréquemment d’avoir l’impression ne de plus avoir de temps pour soi et pour les autres, d’être toujours dans l’anticipation et dans l’incapacité de savourer le moment présent.

Graffiti du street artiste Bansky

Dans son livre, « Aliénation et accélération, vers une théorie critique de la modernité tardive », le sociologue allemand Harmunt Rosa développe l’idée selon laquelle l’accélération de la technique (communication, transport, production…) et du rythme de vie ont conduit à un sentiment de raréfaction du temps. Cette accélération sociale, alimentée par l’injonction à la productivité et l’idéal du progrès, conditionne nos existences et engendre une souffrance souvent non perçue, ou ignorée. Or, nier ses émotions et ne pas écouter les signaux de son corps conduit à de nombreux troubles, et notamment au burn-out (épuisement mental et physique lié au rythme et au stress du travail).

Parfois décrit comme « la maladie du 21ème siècle » le burn-out touche l’ensemble des catégories sociaux-professionnelles, et est sur-représenté dans les milieux militants. Au sein des initiatives de transition francophones, ce phénomène peut être exacerbé par le fait qu’une grande part des militants fondent leurs actions sur la théorie de l’effondrement de la société thermo-industrielle. Leur engagement repose alors sur l’importance de sensibiliser à la nécessité de construire les bases d’une société alternative résiliente à un tel effondrement. Or, même si le mouvement de la transition tend à s’intensifier, il ne réunit qu’une part relativement limitée de la population, et l’urgence d’agir face à l’inertie du système fait apparaître un sentiment de responsabilité de « faire » davantage afin d’amplifier la dynamique de changements. Soulignant ainsi uniquement « tout ce qui reste encore à faire », il semble que les actions mises en place ne sont jamais suffisantes. L’engagement personnel du militant et le sentiment d’urgence le poussent à se faire martyr d’une cause qui le dépasse.

source : https://www.jarkkorantanen.com/

C’est en faisant ce constat que Sophy Banks a conceptualisé l’idée de transition intérieure : afin d’être pérenne, la transition écologique et sociale ne peut uniquement reposer sur des actions et doit être accompagnée par un changement interne. Pour les acteurs et actrices de la transition, ce changement vise à s’extraire de certaines tendances spontanées (tels que des notions d’objectifs, de contrôle, d’efficacité, de productivité, de réussite/échec, etc.) qui nous détournent de notre intériorité et mènent à l’épuisement.

Ainsi, en nous invitant à nous reconnecter à notre corps, à nos émotions et à nos vulnérabilités, la transition intérieure a pour but de nous offrir davantage de souplesse et de lucidité face aux multiples pressions que nous subissons et que nous nous imposons. Elle permet alors de raviver et d’entretenir jour après jour l’énergie de vie qui pousse chaque personne à agir. La transition intérieure n’est de ce fait pas uniquement réservée aux acteurs et actrices de la transition mais est ouverte à tou.te.s et peut aider de nombreuses personnes dans leur quotidien.

  • Accepter ses limites et celles de la Terre, et se reconnecter au Vivant

Au travers d’une connexion à notre intériorité, la transition intérieure nous invite à revisiter notre relation à ce qui nous entoure. Selon Helena Ter Ellen (cofondatrice et formatrice de Terr’Eveille), il s’agit de mettre fin à « l’amnésie de notre essence première », de prendre conscience de notre appartenance au « Tout » que représente le monde vivant. Ce sentiment d’appartenance change notre manière d’être au monde en recréant un lien de filiation avec nos ancêtres, en imposant le respect des êtres vivants qui nous entourent, de la terre qui nous accueille, ainsi que de ses limites. En ce sens, la transition intérieure accompagne le mouvement de la transition dans son ambition de rupture avec la vision d’un monde anthropocentré, où l’Homme, tout puissant, serait maître et possesseur de la nature, pour concevoir un monde plus juste et moins destructeur.

Mais la transition intérieure semble aussi répondre à une nécessité plus profonde : celle de l’acceptation de notre propre finitude. Si cette question est rarement abordée explicitement au sein de la transition intérieure, elle nous semble pourtant centrale.

En refusant un système où la consommation structure et donne sens à l’existence, la transition implique l’abandon du cadre rassurant que constitue le modèle capitaliste, où l’accumulation et l’appropriation semblent offrir une sécurité face à l’avenir et un dépassement de notre propre mortalité. Mais la remise en cause du capitalisme nous confronte à des questions existentielles angoissantes, entraînant une perte de sens et un effroi profond face au vide de l’existence, pouvant mener à une forme de nihilisme : à quoi bon, si nous allons mourir ?

La transition intérieure n’apporte pas de réponses toutes faites à cette grande question mais nous invite à nous mettre face à nous-même et à prendre conscience de notre finitude, afin de l’appréhender avec sérénité et équanimité2. Même si ce que nous faisons est peut être vain, l’important n’est pas seulement le but, mais aussi le soin que nous portons aux choses sur notre chemin.

 Le but n’est pas seulement le but, mais le chemin qui y conduit 

Lao Tseu

Par l’acceptation de notre condition d’être vivant mortel, la transition intérieure participe non seulement à l’épanouissement personnel et à une certaine paix intérieure, mais permet aussi de ne pas reproduire les multiples façons d’oublier notre condition humaine dont le modèle capitaliste se nourrit abondamment (comme la consommation et l’accumulation de biens et richesses par exemple).

  • Laisser émerger de nouvelles manières de faire et d’être ensembles

La Transition Intérieure tend ainsi à développer une relation à soi plus authentique, et à modifier notre rapport aux autres. Elle passe donc aussi par l’échange et le partage. Cette dimension collective semble essentielle dans des mouvements comme celui de la Transition, où le groupe occupe une place primordiale. Par ce biais, les individus peuvent apprendre à se connaître davantage et à se sentir intégrés au sein du groupe. Le respect, l’écoute et la reconnaissance sont incontournables pour que les membres du groupe se sentent compris, soutenus et mis sur un pied d’égalité.

Cultiver la confiance permet dès lors de se séparer progressivement des masques que nous portons de façon spontanée dans le monde de la compétition, où la faiblesse, la fragilité et la marginalité ne sont souvent pas acceptables. De plus, l’enracinement d’une profonde culture de la confiance unissant les personnes affaiblit la dichotomie individu/collectif : en s’exprimant en toute authenticité sur ce qui le traverse (bon ou mauvais, agréable ou désagréable), l’individu fait évoluer et contribue spontanément à la dynamique coopérative du groupe. La transition intérieure invite à mettre en place au niveau du collectif des formes d’organisation qui veillent à ce que chaque individu puisse s’exprimer (et être écouté) en toute souveraineté.

Loin de vouloir masquer le négatif sous une chape de bienveillance, elle invite à considérer l’expression explicite de la souffrance comme un cadeau fait au groupe. Le partage des émotions (positives ou négatives) évite en outre de nombreux quiproquos, incompréhensions ou non-dits et instaure une dynamique collective plus saine fondée sur le respect, l’accueil et la confiance. En donnant ainsi une place centrale à l’écoute, la transition intérieure permet de favoriser le bien-être de ses membres, et de cultiver la résilience du groupe à travers l’émergence de nouvelles façon d’être ensemble.

La transition intérieure en pratique

Plusieurs outils et pratiques sont mis en place par les personnes pratiquant la transition intérieure. Si des « exercices » et « façons de faire » existent, chacun est invité à les adapter selon ses envies et selon les dynamiques du groupe dont il fait partie.

Il n’existe pas une seule méthode, le plus important est de s’octroyer des moments de pause, de manière individuelle et collective, afin de se reconnecter à ce que nous vivons et ressentons dans l’instant, d’honorer et de célébrer ce moment, et d’accueillir et accepter nos vulnérabilités.

La transition intérieure peut être mise en pratique avec la méditation, prenant une multitude de formes. La méditation a en effet pour spécificité d’être explicite dans son invitation à nous émanciper de nos conditionnements et à œuvrer jour après jour à se réapproprier notre existence. Il s’agit de prendre du temps pour s’arrêter et orienter notre attention vers notre expérience présente au travers de nos sensations et de notre corps. Par ce biais, elle nous invite à se mettre à distance de nos pensées compulsives et envahissantes, et à écouter ce qui est « vraiment » là. Elle ouvre ainsi un espace pour se connecter pleinement à soi, et réhabilite notre libre arbitre et notre capacité à faire des choix pleinement conscients.

Mais de nombreuses autres pratiques comme la lecture, l’art, la musique ou encore la philosophie peuvent prendre la forme de transition intérieure. On pourrait même penser que tout ce qui se présente sous la forme de l’oisiveté ou d’une perte de temps aux yeux du capitalisme productiviste peut s’assimiler à de la transition intérieure. L’essentiel étant que ces activités soient issues d’un choix délibéré des individus et leur permettent d’entrer dans un rapport intime à eux-mêmes. Ainsi, toute pratique permettant de se reconnecter pleinement à l’instant présent et d’en apprécier la saveur peut potentiellement représenter une forme de transition intérieure. Finalement, comme en témoigne Pauline du cercle de transition intérieure de Uccle et du Réseau Transition : « A chacun de trouver les moyens qui lui conviennent pour cultiver sa résilience »

 Il faut qu’on redonne de la gravité à tous les sens du terme, à l’intériorité, qu’on se redéveloppe et qu’on arrive à nouveau à être simplement heureux d’exister

Dominique Bourg

Toutefois, la transformation de soi et de notre rapport au monde nécessite un engagement qu’il est très difficile de maintenir (sans se perdre) à la seule force de notre volonté individuelle. S’extraire de ses conditionnements n’est pas une chose aisée, et cela nécessite d’être entretenu, consolidé et enrichi à travers des échanges et des partages. La transition intérieure appelle donc à être prolongée par une dynamique collective.

Au sein d’un groupe, les moments de transition intérieure peuvent prendre différentes formes, comme le travail qui relie de Johanna Macy, la météo intérieure, des balades en nature, mais aussi les fêtes et célébrations… En effet, féliciter le collectif pour les actions entreprises et prendre acte des échecs, partager des récits, des moments conviviaux, sont aussi des moyens de conserver l’énergie et la bonne santé du groupe. La transition intérieure, dans sa pratique collective, fait de l’instant présent un moment de partage, sous le signe du soin à l’égard de l’autre, ainsi que de l’épanouissement collectif et individuel.

Les limites de la transition intérieure

La Transition Intérieure, ça semble génial et libérateur, mais alors pourquoi tout le monde n’en fait-il pas ?

La transition intérieure peut sembler réservée à une certaine tranche de la population : celle qui a le temps de « perdre du temps ». Il est effectivement plus aisé de pouvoir consacrer des moments de tranquillité pour se reconnecter à soi lorsque l’on n’est pas dans la nécessité de trouver, au jour le jour, les moyens de survivre. De plus, il est difficile de s’initier soi-même à la transition intérieure; il existe des lectures ou des formations qui peuvent accompagner les individus mais ces dernières nécessitent un certain bagage culturel, et sont souvent coûteuses en temps et en argent. Il convient néanmoins de souligner que des alternatives, comme des structures d’éducation populaire, sont mises en place et œuvrent pour que les principes de la transition intérieure soient accessibles au plus grand nombre.

Par ailleurs, l’engagement des pratiquants à se transformer intérieurement exige souvent de trouver un groupe avec lequel ils peuvent partager leur cheminement intérieur. Trouver des personnes ou un groupe dans lequel on se sent à l’aise pour partager et parfois dépasser les barrières de la timidité, de la pudeur ou bien le sentiment d’imposture, ne peut pas se faire de façon volontaire. Il s’agit d’un cheminement au long duquel il est souvent nécessaire d’errer et d’accepter de se sentir parfois perdu et bien seul.

Une dernière limite est peut être l’aspect bizarre et ésotérique de la transition intérieure, qui est facilement perçue comme une pratique exotique, hippie, religieuse ou sectaire. Par manque de connaissance sur le sujet de nombreuses personnes ressentent une crispation voire un rejet immédiat à l’évocation de la transition intérieure et des pratiques qui y sont associées. Cette réaction peut être la traduction d’une confusion entre religion et spiritualité. Ce phénomène, particulièrement observable en France, tend à un rejet de toute idée faisant référence à une entité qui nous dépasse, souvent par peur d’embrigadement et d’aliénation.

Utilisant un vocabulaire et des pratiques spécifiques, la transition intérieure reste peu accessible et peut parfois sembler caricaturale. Pourtant le processus de transition intérieure n’a pas besoin de ce nom pour être effectif, réel et faire partie de nos quotidiens : nombreux sont ceux qui le mettent déjà en pratique, de manière consciente ou non, sans l’appeler ainsi. Prônant un changement dans notre rapport à nous-même et au monde qui nous entoure, la transition intérieure permet d’améliorer notre capacité à apprécier l’instant présent tout en envisageant les moments à venir avec sérénité et bâtir notre avenir sur des fondements plus humain.

Thalie DALIFARD, Pauline KOLB et David ZARKA*

*Correspondance : Si vous souhaitez davantage des clarifications ou
davantage d’informations
concernant le sujet de l’article, David ZARKA (dzarka@ulb.ac.be) se
tient à votre disposition.

1Les résultats du questionnaire « Amplifions la Transition » nous ont appris qu’une majorité des participants trouve cette dimension de la transition importante. Pourtant la transition intérieure reste un aspect assez peu connu et compris : 53 % des personnes ayant contribué au questionnaire et étant impliquées dans une initiative de transition ont estimé avoir une connaissance faible à très faible de la transition intérieure, et 28 % une connaissance moyenne de celle-ci.

2 L’équanimité est une disposition affective de détachement et de sérénité à l’égard de toute sensation ou évocation, agréable ou désagréable.


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