Créer sa propre monnaie – une nouvelle vague?

Ces dernières années ont vu fleurir, en parallèle à l’Euro, diverses monnaies régionales et ce partout en Europe – elles s’appellent Eusko, Sol ou Abeille, Bristol Pound, Totnes Pound ou Chiemgauer. En Belgique on trouve l’Epi (en Belgique lorraine), le Ropi (Mons), le RES (Leuven), le Torrekes (Gent) ou le Valeureux (Liège). Les Blés à Grez Doiceau sont annoncés pour avril 2015. Mais à quoi servent ces monnaies ? Est-ce un jeu à l’instar du Monopoly ou est-ce du sérieux ?

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Le Tones Pound se décline en 4 coupures (1, 5, 10 et 21 livres)

Commençons d’abord avec un peu d’histoire : Nos ancêtres ont connu des façons très différentes de payer – en nature, en troc, en métaux précieux ou avec des pièces et billets différentes. Cela dépendait de l’époque, de la région et des souverains. Souvent les gens utilisaient plus d’une seule monnaie pour différentes fonctions. La monnaie ne servait pas uniquement d’outil de paiement, elle remplissait plusieurs fonctions – dans la littérature on parle souvent de 3 fonctions différentes : (1) le moyen de paiement, (2) l’unité de compte et (3) la réserve de valeur.

Une autre caractéristique importante de la monnaie est la confiance de ses utilisateurs : la confiance dans la persistance de sa valeur et de sa capacité à servir comme moyen d’échange.

Chez nous, nous avons l’euro qui remplit les trois fonctions indiquées ci-dessus à la fois. Il est stable et internationalement reconnu. C’est, actuellement, l’instrument de paiement légal dans 19 états européens. Cela a pris énormément d’efforts de rapprocher tous ces pays vers une seule monnaie. Heureusement le temps ou il fallait changer de monnaie dès que l’on passait la frontière est révolu – fini les Escudos et Liras des Francs, Deutschemarks, Gulden et autres.

Mais pourquoi alors, avons-nous besoin d’une autre monnaie ? Parce qu’elle offre des fonctions supplémentaires à une monnaie officielle comme l’euro tout en lui étant complémentaire, par exemple : la stimulation de l’économie régionale ou la fidélisation des utilisateurs.

Certaines monnaies ciblent un territoire particulier, d’autres un secteur particulier.

Largement répandues comme monnaies complémentaires sectorielles : les chèques repas ou les cartes de fidélité des grands supermarchés. Vous avez une telle carte ? Voilà, vous faites déjà partie du club des détenteurs de monnaies complémentaires !

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« Banco Palmas – elle est a nous – et il n’a pas la crise »

D’autres formes de monnaies à vocation territoriale sont mises en place par des associations, des autorités publiques ou des citoyens. Parfois pour créer du lien social et une identité locale, ou alors pour dynamiser l’achat des produits locaux, soutenir des associations locales, récompenser des comportements éco-durables,  ou encore rémunérer des services entre voisins.

En Europe, il existe au moins une centaine de monnaies complémentaires – en Belgique il existe déjà plus de 15 projets différents. La diversité de ces monnaies est énorme, entre celles fonctionnant avec seulement une centaine d’utilisateurs militants et d’autres projets plus mûrs comme le Chiemgauer en Allemagne, qui a mis l’équivalent d’un demi-million d’euros en circulation. Autre exemples : La Banco Palmas, une banque communautaire qui a créé une monnaie complémentaire ciblant les besoins des habitants des favelas brésiliennes. Au Japon le Fureai kippu a été mis en place, un système de rémunération pour aider et soigner les seniors.

Cette diversité démontre la richesse des monnaies alternatives, on peut les considérer comme des véritables laboratoires du vivant. Ces dernières années, un facteur déclencheur de nombreux projets similaires a été la persistance de la crise économique. Celle-ci a poussé les gens à chercher des alternatives. Une monnaie locale peut être un ciment pour (re)créer du lien dans son quartier, mais aussi un pas vers la réappropriation de l’économie à l’échelle locale.

Chez nous, les projets de monnaies complémentaires initiés par des citoyens se ressemblent assez du fait qu’elles circulent souvent sur un territoire délimité, elles souhaitent stimuler l’économie locale et elles sont la plupart du temps couvertes par l’euro. Ce dernier point veut dire que pour rendre la monnaie crédible, les initiateurs versent pour chaque unité de cette monnaie alternative une équivalence en euro sur un compte bancaire bloqué.

Alors, comment fonctionne donc une monnaie complémentaire locale ?

Dans notre système économique actuel, les marchandises et l’argent circulent facilement à travers régions, frontières et même continents. Chaque euro dépensé dans un supermarché du coin partira en grande partie vers d’autres régions du globe: Les produits proviennent de loin, l’investisseur et les actionnaires du supermarché aussi. L’argent qui reste dans le circuit de l’économie locale , celui pour payer des employées du magasin et les taxes professionnels reste minimal. Une monnaie complémentaire peut servir comme ciment entre les acteurs du même territoire – les acheteurs et les entrepreneurs locaux) pour faire circuler plus d’argent à l’échelle locale.

Cela fonctionne de la façon suivante:

En général, l’échange des euros en monnaie complémentaire locale est facile et gratuit. Cependant, le fait de reconvertir la monnaie locale en euro demandera des frais, cela pour encourager la circulation de l’argent en monnaie alternative.

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Le Valeureux (Liège) et ses créateurs

Dans le cas idéal, je fais mes courses auprès d’un commerçant local, qui accepte la monnaie complémentairelocale. Je paie avec cette monnaie. A la fin du mois le commerçant aura reçu une partie de ses revenus en monnaie complémentaire. Pour éviter des frais d’échange en euros, il va négocier avec son fournisseur afin qu’il accepte – du moins pour un partie de ses futures livraisons – le paiement en monnaie alternative. Si le fournisseur accepte, lui aussi sera obligé de réfléchir à comment dépenser cette monnaie. Une réaction en chaîne est déclenchée et les acteurs économiques se réorientent vers des fournisseurs et clients préférablement locaux.

Plus le chiffre d’affaire en monnaie alternative augmente, plus les commerçants sont incités à trouver des façons de faire circuler l’argent. Si ça fonctionne bien, les banques commenceront à proposer un compte en banque et même des crédits en monnaie complémentaire. Les communes offriront le paiement des taxes locales en monnaie complémentaire et les transports publics accepteront également la monnaie alternative. Arrive alors le moment où les commerçants qui n’ont pas accepté le paiement en monnaie complémentaire, ressentent une perte de leur clientèle – Un peu comme une boutique de chaussures qui ne vend pas les baskets de la dernière mode. A partir d’un certain stade, utiliser la monnaie alternative devient la normalité.

Idéalement, chaque euro échangé en monnaie complémentaire ne circulera que sous forme de monnaie complémentaire, à long terme et exclusivement sur le territoire où cette monnaie est acceptée.

Cet exemple, c’est la théorie, l’idéal – en pratique, l’impact des monnaies complémentaires sur les économies locales reste aujourd’hui majoritairement assez faible. La plupart des monnaies alternatives ont peu d’utilisateurs et le montant d’argent en circulation est très faible, si on le compare la monnaie officielle. Comme il y a peu de demande du coté clientèle, les commerçants hésitent à introduire la gestion financière en 2 monnaies (l’Euro et la monnaie alternative) et les banques ainsi que les communes s’impliquent rarement.

En d’autres termes : Il y a encore beaucoup des choses à expérimenter et à ajuster.

Des questions importantes se posent aujourd’hui en ce qui concerne les projets de monnaies complémentaires : Faut-il professionnaliser leur gestion? Comment financer ces projets ? Quelle est le rôle du citoyen, de la commune et d’autres acteurs (comme des instituions financières) là dedans ? A quoi devrait ressembler leur structure de gouvernance ? Quelle est la bonne échelle pour être réalisable et avoir en même temps un impact ?

Certains projets prometteurs apportent déjà des éléments de réponses à ces questions : Une exemple est le WIR, une monnaie complémentaire pour les petites et moyens entreprises en Suisse qui a fêté récemment son 80e anniversaire. Le Bristol Pound, une monnaie née il y a 3 ans autour d’une initiative de transition, en est une autre.

Reste la question : Pourquoi une monnaie complémentaire ?

Ces jours ci, dans les médias, on parle beaucoup de la Grèce : Lui céder des crédits ou la faire sortir de l’euro ? Une troisième option, assez séduisante, est la réflexion sur l’introduction d’un double système monétaire avec l’euro et une monnaie nationale (donc complémentaire) qui s appellerait le Geuro. La Deutsche Bank avait déjà rédigé une étude à ce sujet en 2012, et très récemment un professeur allemand a publié sa réflexion allant dans la même direction.

Ce projet ambitieux d’expérimenter des monnaies complémentaires à l’échelle d’un pays entier est peut-être encore un peu prématuré.

Cela dit, tous ces projets à petite échelle en cours, permettent de tester, d’améliorer et de faire émerger des véritables solutions, qui pourront à l’avenir aider des pays en difficultés comme la Grèce aujourd’hui.

Allons-y, mettons nous en route !

 


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